|
QUESTION - Monsieur le Président, vous avez qualifié, d'ardente
obligation la création d'une chaîne française d'information. Pourquoi
ardente obligation et où en est le projet ? Monsieur Boutros BOUTROS
GHALI a soumis au Sénat français l'idée d'une francophonie sans
visa, un espace francophone dans lequel les gens qui, par leurs
activités, portent quotidiennement la francophonie, les écrivains,
journalistes, artistes, étudiants, chercheurs, circuleraient librement.
Quelle appréciation faites-vous personnellement d'une telle idée
et quelles sont les contraintes du côté de la France quant à la
réalisation d'un tel projet ? Enfin, Monsieur le Président, vous
êtes auteur d'un écrit sur la lueur de l'espérance, réflexion du
soir pour le matin. Alors, au petit matin de cette nouvelle ère.
Très sincèrement, Monsieur le Président, quelle lueur d'espérance
voyez-vous pour le continent africain ? Je vous remercie.
LE PRESIDENT - Sur la première question, le gouvernement travaille
en effet, et je crois que c'est une heureuse initiative, à la mise
en uvre d'une chaîne francophone qui serait un peu de la même nature
que CNN et qui permettrait à la francophonie d'avoir une expression
mondiale. Je suis très favorable à ce projet. Les réflexions ont
déjà beaucoup avancé et j'espère, sans pouvoir le garantir, que
les décisions pourront être prises à ce sujet avant la fin de l'année.
Je l'espère, parce que tous les problèmes ne sont pas encore réglés.
Sur les idées de notre ami Boutros BOUTROS GHALI, sur en quelque
sorte la francophonie sans visa, c'est-à-dire qu'un certain nombre
de gens ayant une vocation particulière à voyager dans l'ensemble
de l'univers francophone, vous avez cité des cas et il y en a quelques
autres. Ce sont des gens qui ont une vocation particulière à se
déplacer et qui, par conséquent, sont handicapés par la nécessité
de demander ou de faire renouveler les visas. J'y suis très favorable
et nous l'étudions. Quand Boutros BOUTROS GHALI avait lancé cette
idée, il m'en avait parlé. Nous l'avions évoquée, je lui avais dit
qu'il me semblait qu'il était dans la nature de l'Organisation de
la francophonie de lancer une réflexion, une étude d'un projet de
cette nature.
Vous me demandez, ensuite, quelle est la lueur de l'espérance que
l'on peut avoir. C'est une lueur qui peut indiquer, je l'évoquais
tout à l'heure devant le Parlement, à la fois une grande espérance
et un grand danger, comme cela arrive souvent dans les actions humaines.
Cette lueur d'espérance, je l'ai vue hier. Je l'ai vue très précisément
entre l'aérodrome et la ville, lorsque, dans cette démarche d'accueil
si africaine, je regardais et je saluais tous ces Nigériens. Et
je notais le nombre de jeunes considérable, les enfants, les jeunes
enfants et c'est surtout eux que je regardais. Je voyais leurs yeux,
leur regard, leur sourire, leurs réactions, leur dynamisme, leur
joie, que peut-être il se passait quelque chose. Je ne devais pas
très exactement comprendre ce qu'il se passait mais ils exprimaient
spontanément leur joie qu'il se passe quelque chose. Ils avaient
de beaux regards, de beaux sourires et je me disais qu'ils donnaient
une belle image de l'Afrique. Je me disais aussi que ces jeunes,
si nombreux, c'était une chance fantastique, c'était l'espérance
de l'Afrique.
L'Afrique a été si longtemps traumatisée par des chocs extérieurs
ou intérieurs, des chocs, curieusement, qui n'étaient absolument
pas conformes à sa culture mais qui se sont développés, notamment
en raison d'interventions extérieures depuis des siècles. Et ces
chocs ne lui ont pas permis d'assumer réellement un développement
harmonieux à l'instar des autres civilisations et continents. Je
me disais, en voyant ces jeunes et leur sourire que là, était pour
la première fois peut-être, dans l'histoire de l'Afrique, la chance,
l'espérance. Mais naturellement, cela représente aussi un extraordinaire,
un dramatique défi car si ces jeunes si nombreux et enthousiastes,
à l'évidence, sont déçus, alors ils représentent un danger considérable
pour l'Afrique et pour le monde. Car si ces jeunes qui attendent
quelque chose, ne reçoivent rien, s'ils ont l'impression de rester
en quelque sorte exclus du monde moderne, un monde dont on voit
tous les jours les progrès à la télévision, à la radio etc dont
plus personne n'ignore rien, si ces jeunes sont exclus, alors ils
représentent un danger considérable pour l'Afrique de demain et
pour le monde de demain.
Ce qui veut dire en clair que nous sommes tout à fait au moment
historique, pour des raisons notamment démographiques, économiques
et aussi médiatiques. Nous sommes tout à fait au moment où il faut
prendre conscience que le monde est une grande famille. Et que si
l'on veut une harmonie dans la famille, si l'on ne veut pas se déchirer,
ce qui n'est pas dans la nature d'une famille, alors il faut qu'on
se tende la main. Il faut qu'on se tende la main pour que ceux qui
ont besoin de quelque chose, puissent recevoir de ceux qui ont les
moyens de le faire, la solidarité qu'ils sont en droit d'attendre
de leur famille.
Avec la mondialisation, le monde, de plus en plus, est une grande
famille. C'est pourquoi je dis souvent qu'il n'y a pas de mondialisation
de l'économie, même si elle est inéluctable, si elle n'est pas accompagnée
d'une mondialisation de la solidarité.
Alors on pourrait développer ce point mais je conclus simplement
en vous disant que l'espérance, la lueur d'espérance, oui, je l'ai
vue. Elle m'a enthousiasmé et elle m'a fait peur. Il nous appartiendra
de la maîtriser, d'en tirer le meilleur et d'éviter le pire. )
|