Cérémonies nationales : Interview télévisée

INTERVIEW TELEVISEE
DE MONSIEUR JACQUES CHIRAC
PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE
A LâOCCASION DE LA FETE NATIONALE
INTERROGE PAR
ELISE LUCET - PATRICK POIVRE DâARVOR - BEATRICE SCHOENBERG
***
PALAIS DE LâELYSEE
SAMEDI 14 JUILLET 2001
QUESTION- Merci de nous accueillir en compagnie d'Elise LUCET et de Patrick POIVRE d'ARVOR. Nous vous interrogerons sur toutes les grandes préoccupations actuelles des Français : l'insécurité, les effets mondiaux et sociaux de la crise mondiale, les licenciements et naturellement les affaires, celles qui vous concernent, la justice et l'environnement, pour un 14 juillet un peu particulier puisque c'est le dernier 14 juillet de votre septennat.
QUESTION- Alors, première question sur les Jeux Olympiques peut-être, les Chinois ont gagné les jeux. Que faut-il attendre ou comprendre de cette défaite ? Est-ce que vous, vous dites : Paris en 2012 ?
LE PRESIDENT- Je dis d'abord que je suis triste, vraiment triste. J'ai fait partie de ceux qui y avaient cru et qui avaient beaucoup milité depuis longtemps. Nous avions un dossier superbe. Un certain nombre de raisons ont conduit les membres du CIO à ne pas nous choisir. Alors, je le regrette pour les Français, pour la France. Je le regrette pour tous nos champions, pour toute notre jeunesse et j'espère effectivement que nous n'avons pas dit, dans le domaine des Jeux Olympiques, notre dernier mot.
Alors 2012 ! Je ne sais pas... Il appartiendra au Maire de Paris, à l'autorité compétente de prendre cette décision. Mais enfin, je souhaite que nous ayons un jour les Jeux Olympiques en France.
QUESTION- Et cela ne vous gêne pas que les jeux soient attribués à un pays où les Droits de l'Homme sont plus bafoués, où les exécutions capitales sont plus nombreuses, où le Tibet se trouve sous la botte de Pékin ?
LE PRESIDENT- C'est vrai que les Chinois n'ont pas le même sens des Droits de l'Homme que nous et, en particulier, qu'ils n'ont pas cette idée que les Droits de l'Homme sont une réalité, aujourd'hui, reconnue comme universelle. Il n'y a pas des " Droits de l'Homme " ici, des " Droits de l'Homme " là. C'est une notion universelle qui tient à la nature même de la personne humaine. Alors, comme je suis optimiste de nature, je formulerai un vœu. A l'occasion de cette grande ouverture sur le monde de la Chine et de Pékin, à l'occasion des Jeux Olympiques, je formulerai le vœu que ce soit un élément déterminant. Ce fut le cas dans le passé pour certains cas.
QUESTION- Pas vraiment dans le cas de Berlin en 1936, ni de Moscou en 1980. Il a fallu attendre longtemps...
LE PRESIDENT- C'est exact. A Moscou, cela a joué et pas à Berlin, je le reconnais bien volontiers. Eh bien espérons que cela jouera pour la Chine et que ce sera pour ce grand pays, ce grand peuple, une incitation à progresser vers une véritable démocratie et un véritable respect des droits universels de la personne humaine.
QUESTION- Monsieur le Président, nous allons aborder le premier grand dossier de cette interview. Il s'agit de la sécurité, c'est la préoccupation numéro un des Français.
QUESTION- Quâa-t-il manqué, d'après vous, ces dernières années pour endiguer ce sentiment d'insécurité ? Est-ce la volonté ou est-ce que ce sont les actes ?
LE PRESIDENT- Il n'y a pas d'actes sans volonté. Quand il n'y a pas de volonté, il n'y a pas d'actes. Donc, c'est sans aucun doute la volonté qui a manqué et l'autorité de l'Etat qui a fait défaut. Quelles que soient les raisons que l'on connaisse et qui expliquent la montée très forte de la violence, de la délinquance, de l'agressivité, des incivilités, je voudrais dire que nous sommes arrivés à un point qui est absolument insupportable et qu'il faut y mettre un coup d'arrêt.
Nous avons appris récemment que le taux de violence en France était supérieur à celui des Etats-Unis...
QUESTION- Et vous croyez que les statistiques sont minorées par rapport à ce que l'on dit en réalité ?
LE PRESIDENT- Je n'en sais rien. Ce qui est certain c'est que ce à quoi un très grand nombre de Français, dans les quartiers difficiles, dans les villes en général et maintenant à la campagne, sont confrontés, ce nâest pas à des statistiques mais à une réalité qui leur fait peur. Et cela, c'est inacceptable. Alors, il faut donner un coup d'arrêt, je le répète, à tout cela. Ce n'est pas l'image que nous nous faisons de notre pays. Ce n'est pas l'idée que nous avons de la France. Ce n'est pas, non plus, conforme à l'idée des Droits de lâHomme dont nous parlions. Quand les gens sont agressés, quand des jeunes filles sont violées, cela, ce n'est pas possible. Il faut en réalité que la sécurité, qui est la première des libertés, soit garantie à tous les Français, où qu'ils habitent et 24 heures sur 24.
QUESTION- Et lorsque vous dites " coup d'arrêt " Monsieur le Président, à quoi pensez-vous ?
LE PRESIDENT- Là, je pense à un certain nombre de choses qui, toutes, impliquent, j'en reviens à notre première réflexion, une volonté, ce qui suppose aussi que l'Etat ait l'autorité nécessaire et probablement, d'ailleurs, dans un mouvement qui doit être plus général, que les responsabilités dans notre société soient réparties différemment.
Je prends un exemple : nous avons des quantités de délinquants, notamment de jeunes délinquants qui n'ont même pas le sentiment de faire mal et qui agressent, il n'y a aucune suite donnée. Il est donc indispensable que l'on retienne le principe que toute agression, tout délit doit être sanctionné au premier délit. C'est ce qu'on appelle la tolérance zéro. Naturellement je ne fais pas référence à la façon dont le Maire de New York a traité ces affaires, ce n'est pas notre culture, ce n'est pas notre environnement. Mais je dis que nous avons en France une technique judiciaire qui existe et qui n'est pas utilisée. Probablement que les juges n'en ont pas les moyens et peut-être n'y sont-ils pas incités.
QUESTION- Il y a une polémique qui est en train de naître : on parle des couvre-feux pour les mineurs de moins de treize ans,..
LE PRESIDENT- Mme SCHOENBERG, c'est un deuxième problème. Je vais vous dire tout de suite mon sentiment, mais avant je voudrais vous dire qu'il y a une technique qui s'appelle la réparation, qui existe dans la loi et qui n'est pas appliquée. Ce qui veut dire qu'au premier délit, celui qui le commet doit être dans l'obligation de réparer. Alors la réparation peut-être une excuse, tout simplement. Cela peut être des travaux d'intérêt général dans une collectivité locale. Cela peut être un travail au bénéfice de la victime.
QUESTION- Autre chose que la prison pour les jeunes ?
LE PRESIDENT- On ne le fait pas. On ne le fait pas parce qu'on ne peut pas le faire et c'est la raison pour laquelle, là encore, il faut déléguer aux maires. Les maires devraient avoir un Conseil de la réparation, sous le contrôle du juge naturellement, qui serait en mesure, à chaque délit de donner une sanction immédiate et certaine.
QUESTION- C'est à dire que la sécurité doit être déléguée en fait ?
LE PRESIDENT- En partie. Les maires sont les mieux à même de faire cela, pour la petite, toute petite délinquance, mais qui empoisonne la vie de tout le monde. C'est une première idée.
Je répondrai à Mme SCHOENBERG sur ce qu'elle appelle le " couvre-feu ".
QUESTION- Oui, car les maires, précisément, agissent comme ils peuvent ici ou là dans les petites ou grandes villes : ici des vigiles, ici le couvre-feu...
LE PRESIDENT- Cela ne m'a pas échappé. Le couvre-feu n'est pas le terme qui convient. Ce que les maires, qui ont pris cette décision, ont fait, n'est pas un acte de " couvre-feu ". C'est un acte de prévention. Quelle est la différence ? L'acte de prévention, qui a été reconnu légal par le Conseil d'Etat, se situe dans une période limitée -la nuit-, pour des enfants de moins de treize ans et câest une interdiction dâerrer seuls dans des quartiers difficiles. Pas n'importe où, mais dans des quartiers difficiles.
QUESTION- Vous y êtes plutôt favorable, y compris dans quelques quartiers de Paris ?
LE PRESIDENT- ...Y compris à Paris naturellement. Comment peut-on, imaginer, Mme SCHOENBERG, que des gosses de moins de 13 ans, parfois 7, 8, 9 ans, se promènent entre minuit et 6 heures du matin, à la dérive et donc soumis à toutes les menaces, à tous les accidents possibles. Est-ce quâil est normal de laisser faire cela, et ce, vis-à-vis des droits de lâenfant ? Est-ce quâil est normal de les laisser errer et, naturellement, de les laisser accomplir des actes, souvent entraînés par des plus grands ? Câest regrettable.
QUESTION- Il faut aller jusquâà sanctionner les parents ?
LE PRESIDENT- Cela dépend quel type de sanction. Je crois que, dans la réparation dont je parlais tout à lâheure, on peut imaginer que les parents soient sanctionnés. Pas, je vous le dis tout de suite, par la suppression des allocations familiales. Cela est absurde, et cela nâa pas de sens. Mais par une sanction, sous le couvert du juge, éventuellement financière, pour le cas où leur responsabilité serait directement engagée.
QUESTION- Il faut revenir sur lâordonnance de 1945 sur les mineurs ? Est-ce quâil faut justement imaginer dâautres types de détention, de rétention ?
LE PRESIDENT- Nous avons les moyens dâagir. Ce quâil nous manque, comme le disait, Mme LUCET tout à lâheure, câest la volonté dâagir, câest-à-dire câest lâautorité de lâEtat.
Deuxième point, câest le fait que ces violences aient lieu, pour la plus grande partie, la nuit et pendant les week-end. Câest-à-dire au moment où les forces de lâordre sont les moins nombreuses.
Je connais les gendarmes et les policiers. Ils sont fiers de leur métier. Ils ont le sens de lâhonneur. Ils savent quâils ont entre leurs mains ce quâil y a de plus sérieux, de plus important pour leurs concitoyens : la sécurité. Il faut agir autrement. Redéployer, certainement, mais surtout leur donner les instructions et les moyens qui leur permettent dâagir. Il est évidemment absurde de confier des tâches de maintien de lâordre dans des zones difficiles à des jeunes qui sont des adjoints de sécurité, qui nâont ni la compétence, ni le professionnalisme nécessaires. Il faut des vrais professionnels.
QUESTION- Et globalement, ils sont assez nombreux, gendarmes et policiers ?
LE PRESIDENT- Cela, câest un problème technique sur lequel je ne me prononcerai pas. Il faut, sans aucun doute, en former davantage, les former mieux et les redéployer de façon telle quâils soient là où on en a vraiment besoin.
QUESTION- Monsieur le Président, on avait entendu M. Jean-Pierre CHEVENEMENT à un moment appeler de ses vœux la création de ce quâon appelait à lâépoque les maisons de redressement. On a vu quâil y avait une explosion de la violence des mineurs. Est-ce que cela vous semble une bonne idée et est-ce que cela vous semble nécessaire ?
LE PRESIDENT- Je ne suis pas sûr que le mot soit convenable, ni adapté à notre temps. Mais je veux vous dire une chose. Il y a eu un rapport qui a été publié récemment dâoù il ressortait quâune partie importante de ce type de délinquance avait pour origine des meneurs, des chefs de bande, aussi bien dâailleurs dans les villes quâà la campagne. Ce rapport, je lui en laisse la responsabilité, évaluait à quelque chose comme 4 000 environ le nombre de ces meneurs ou de ces chefs de bande. Eh bien, ces gens-là, il faut les arrêter. Il nây a aucun doute. On les connaît. La police les connaît. Mais elle nâa jamais...
QUESTION- ...Mais pas les relâcher, câest ce qui se passe.
LE PRESIDENT- ...Il faut les arrêter. Parmi eux, il y a des gens qui sont poursuivis pour crime. Ceux-là, ils sont déférés à la justice qui traite leur cas. Et il y en a dâautres qui ne sont pas dans cette situation. Ceux-là, il faut effectivement les mettre dans des centres éducatifs. Il faut les sortir de leur milieu. Il faut les mettre dans des centres éducatifs spécialisés pour essayer de leur redonner une culture du respect de lâautre, quâils ont perdu, ou parce quâon ne la leur a jamais donné. Câest tout à fait capital.
Dans le même esprit, Il y a un dernier point, câest la violence à lâécole. On pourrait naturellement multiplier les exemples. Mais la violence à lâécole sâaccroît et fait quâaujourdâhui les parents ont peur. Ils essayent de mettre leurs enfants, quand ils le peuvent, mais câest une petite minorité de privilégiés, dans des établissements, dirai-je, " sûrs ". Câest inadmissible. Câest un défi à lâégalité des chances, à lâégalité des droits des Français. Il faut assurer la sécurité à lâécole. Alors, comment ?
On connaît les solutions. Ce quâil faut, en tous les cas, câest que les chefs dâétablissement aient le pouvoir de faire respecter la sécurité. Quâils aient les instructions et les moyens de prendre les sanctions, notamment disciplinaires, qui sâimposent. A ce moment là, vous verrez petit à petit la sécurité revenir.
Vous savez, il nây a pas de fatalité de lâinsécurité. Il nây a quâun manque de lâautorité de lâEtat et un manque de volonté politique.
QUESTION- Vous trouvez le gouvernement trop laxiste, trop angélique dans ce domaine ?
LE PRESIDENT- Je nâai pas lâintention de polémiquer avec le gouvernement. Je ne parlerai donc pas du passé. Je vous donne ma conception des choses. Ce que je dis, câest que cette insécurité croissante, grandissante, une espèce de déferlante, est inacceptable, totalement contraire à lâesprit des Droits de lâHomme, dont on parlait tout à lâheure, et quâil faut y mettre un terme. Cela, je le répète, câest une question de volonté et dâautorité.
QUESTION- Cela veut dire que la droite arrivant au pouvoir ferait mieux ?
LE PRESIDENT- Je ne veux pas rentrer dans ce genre de polémique, Madame SCHOENBERG, ce que je vous donne, câest mon sentiment. Je dis quâaujourdâhui, on ne peut plus vivre dans un pays démocratique, moderne, en développement, où les gens ont de plus en plus peur. Cela, ce nâest pas possible.
QUESTION- Vous parliez des policiers. Vous dites : on a besoin de ces policiers. Or, on a le sentiment, nous, quâils sont désemparés, désabusés. Les magistrats ont trop de travail. Ils le disent avec la nouvelle loi sur la présomption dâinnocence. Quel est votre sentiment ?
LE PRESIDENT- Quâil y a, sans aucun doute, un effort à faire. Sâagissant de la police, je ne porterai pas de jugement sur sa gestion technique, ce nâest pas ma responsabilité, ni mon métier. Je constate, quâaujourdâhui au moins, elle est mal utilisée. Quâelle nâa pas les instructions, les garanties et les moyens nécessaires. Et quâil faut, probablement, former davantage de policiers professionnels de façon à assumer réellement cette fonction essentielle dans une nation comme la nôtre, celle de la sécurité des citoyens.
Pour ce qui concerne la justice, il est évident quâelle nâa pas suffisamment de moyens. Câest une responsabilité collective, très ancienne, de tous les gouvernements, quâils aient été, comme vous le dites, de droite ou de gauche. Tous ont la responsabilité dâavoir laissé aller la situation matérielle de la justice se dégrader à un point peu digne du service essentiel quâelle doit rendre dans une nation civilisée.
Câest la raison pour laquelle jâai dit déjà plusieurs fois, aujourdâhui on le voit bien, quâil fallait une grande loi pluriannuelle de programmation du fonctionnement, des ressources et des investissements de la justice. Câest essentiel. Il faut que, dans les quelques années à venir, la justice retrouve les moyens dâagir convenablement et, à partir de là, elle retrouvera aussi une certaine sérénité.
QUESTION- Monsieur le Président, on va parler de quelque chose qui est un peu plus anecdotique, mais qui est très dans lâactualité, les rave-parties. On a senti au sein de la majorité un flottement sur le problème de lâencadrement législatif de ces rave-parties, et même au sein du groupe RPR dâailleurs, alors que câest un député RPR, Thierry MARIANI, qui a déposé un amendement visant à imposer une autorisation préalable pour ces rave-party. Faut-il dâaprès vous, dans ce domaine, rester ferme sans se soucier du vote " jeune " entre guillemets ?
LE PRESIDENT- Je ne crois pas quâon puisse dâabord légiférer en pensant aux votes des uns ou des autres. Les rave-party, quâest-ce que câest ? Câest un élément de la culture techno. Elle existe et elle a son charme. Les rave-parties en soi ne posent pas vraiment problème. Ce qui pose problème, câest ce quâon appelle aujourdâhui les free-parties, câest-à-dire les rassemblements de plusieurs centaines voire de plusieurs milliers de gens...
QUESTION- ...Comme aujourdâhui, même.
LE PRESIDENT- ...comme aujourdâhui, même, dans le secret le plus total avec plusieurs conséquences, aucune sécurité -et on a vu les accidents qui sont intervenus-, avec souvent la dégradation de biens personnels, sans quâil y ait le moindre responsable. Avec enfin, parfois, une agression forte sur lâenvironnement due à lâampleur, à lâintensité de la musique. Les gens ne sont pas contents quand ils sont là depuis un ou deux jours, et quâils ne peuvent pas fermer lâoeil.
La liberté -câest un vieux principe mais il faut le rappeler- sâarrête là où elle empiète sur celle des autres. Alors, que faut-il faire ? Je crois moi que nous avons tous les moyens pour trouver un accord préalable avec les organisateurs, comme on le fait dans toutes les autres formes de réunions publiques.
QUESTION- Alors vous êtes plus proche de la position de Daniel VAILLANT que de celle des députés ?
LE PRESIDENT- ..Alors, avons nous ou non ces moyens dans le cadre de la réglementation actuelle ? Cela a été discuté. Il appartient au Parlement de le déterminer. Sâil apparaît que nous nâavons pas aujourdâhui les moyens dâimposer, je dirais, le minimum de réglementation et dâaccords, qui permet au moins, de sauvegarder la liberté des autres et surtout de garantir la sécurité des participants, alors il faut effectivement prendre une mesure législative. Si on peut le faire sans mesure législative, je nây verrais naturellement, que des avantages. Mais vous savez, on parle dâinsécurité, et comme on ne va pas parler indéfiniment de ce sujet, je voudrais dire que cette peur qui existe en matière dâinsécurité, porte câest vrai essentiellement sur la délinquance, la violence, les incivilités, les agressions, mais elle est plus large.
Elle est également sociale. On ne la connaissait pas avant, même si cela devait exister mais pas à un tel niveau, et ce avec le harcèlement au travail, des hommes ou des femmes dâailleurs.
Il y a des inquiétudes en ce qui concerne lâalimentation, la qualité de lâeau, de lâair, en ce qui concerne le bruit, la qualité de notre environnement... Bref, je pourrais multiplier les exemples. Je le dis : nous ne pouvons pas laisser aller les choses comme on le fait depuis trop longtemps, avec le développement de tout un ensemble dâinsécurités qui finissent par miner le moral des Français.
QUESTION- Monsieur le Président, on va largement y revenir dans le cours de cet entretien. Je voudrais qu'on aborde le deuxième gros titre, si je puis dire, de cette heure que nous allons passer ensemble. Une immense polémique est venue autour du financement de vos voyages privés, lorsque vous étiez Maire de Paris entre 1992 et 1995, dâoù viennent ces sommes, question très concrète, est-ce que les 2,4 millions que les juges estiment être à peu près la réalité correspondent à la réalité ?
LE PRESIDENT- Je voudrais dire que les Français aspirent à plus de vérité, à plus de transparence et à plus de justice. Câest non seulement normal mais souhaitable pour notre démocratie et cela sâimpose à chacun dâentre nous. Mais que cette aspiration soit dévoyée, par le soupçon, par la rumeur, par la manipulation, par la présomption de culpabilité érigée en système, alors câest une autre chose, car cela a pour conséquence, non seulement dâocculter la vérité, mais aussi dâocculter le débat démocratique, et ce à la veille de grandes échéances électorales, sur les problèmes qui se posent aux Français. Ce nâest pas innocent, naturellement,...
QUESTION- ...Mais qui les développe ?
LE PRESIDENT- Si vous permettez que je termine, jâen ai pour une seconde. Ce nâest pas innocent, mais cela ne sert ni la démocratie, ni les Français, ni lâimage et donc la capacité dâaction de la France à lâétranger.
QUESTION- Monsieur le Président, dans ce cas, est-ce quâil ne vaudrait mieux pas, tout simplement vous expliquer ou parler, et cela désamorcerait toute lâaffaire.
LE PRESIDENT- Câest une excellente occasion pour moi de le faire...
QUESTION- Alors, parlons... et sur la provenance de ces fonds ?
LE PRESIDENT- Câest une excellente occasion pour moi de le faire, et je ne vous cache pas que je suis heureux de pouvoir le faire aujourdâhui. Parler aux Français, câest toujours une joie, câest un honneur, mais dans la circonstance actuelle, pour moi, câest nécessaire et jâattendais, je ne vous le cache pas, ce moment avec un peu dâimpatience.
Alors, venons au fait. Il sâagit de quoi ? De mes voyages. Alors, jâai regardé ce dont il sâagissait, je suis même revenu dans mes agendas pour vérifier des choses et, quâest-ce que je vois ? Vous me permettrez de faire quatre réflexions. Dâabord, dans ces voyages, quâest-ce quâil y a ?
QUESTION- Privés ou publics ?
LE PRESIDENT- Il y a des voyages professionnels, il y a des voyages privés, il y a des voyages, dâailleurs courts, quâil mâest arrivé dâoffrir à tel ou tel de mes collaborateurs proches, pour les remercier du travail fourni. Et puis alors, là où jâai été stupéfait, câest quand je me suis aperçu du chiffre exorbitant que lâon mâimputait au titre de ces voyages et, cherchant à vérifier, quand je me suis aperçu quâil y avait dans ces voyages, certains que ni moi, ni ma famille, ni aucun de mes amis nâavaient jamais fait, (on pourrait prendre des exemples, mais peu importe). Quâil y avait des voyages qui avaient été faits par certains de mes collaborateurs qui les avaient eux-mêmes, certes par mon agence de voyages, commandés et payés, et que lâon mâimputait. Et quâil y avait surtout toute une série de voyages à des noms de gens dont je nâai jamais entendu parler.
QUESTION- Donc, pour vous, les sommes se dégonflent ?
LE PRESIDENT- Ce nâest pas quâelles se dégonflent, câest quâelles font " pschitt ", si vous me permettez cette expression.
QUESTION- Et vous arrivez à les chiffrer ?
LE PRESIDENT- Je ne lâai pas fait, mais cela, je peux vous le dire nâa strictement ...
QUESTION- ...On a parlé de la moitié de la somme ?
LE PRESIDENT- Cela nâa strictement, je peux vous le dire, aucun rapport avec la somme qui est aujourdâhui jetée en pâture à lâopinion publique, sans que personne ne se soit préoccupé de savoir, si elle était ou non justifiée, parce que : calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose !
QUESTION- Deux choses, Monsieur le Président, la question vient de leur provenance, non pas des voyages ?
LE PRESIDENT- Vous permettez, jây viens. Ma deuxième réflexion, câest que ces réglements ont été faits de manière parfaitement légale, et je vais répondre à votre question, puisque vous lâavez déjà posée. Ils ont tous été faits sur facture. Si jâavais voulu les dissimuler, je nâaurais pas fait faire de factures. Ils ont tous été faits sur facture, câest dâailleurs comme cela quâon les retrouve, sinon on ne les retrouverait pas. Et deuxièmement, ils ont été, nous y reviendrons peut-être tout à lâheure, payés avec mes indemnités personnelles.
Troisièmement vous pourriez me dire, et vous allez me dire, j'en suis sûr, " mais ils ont été payés en espèces... "
QUESTION- Absolument...
LE PRESIDENT- Oui, ils ont été, pour un certain nombre d'entre eux payés en espèces. Pourquoi ? Tout simplement pour des raisons de discrétion et de sécurité. Un ancien Premier ministre est tenu à un certain nombre de dispositions de sécurité. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle l'Etat met à son service des officiers de police. J'ai moi-même été, vous le savez, l'objet d'un attentat dans le Capitole, que je n'ai pas pris à la dernière minute, je ne me souviens plus pourquoi. Cet attentat, hélas, a fait une victime. Il y a une sécurité et une discrétion nécessaires.
QUESTION- Et là, il y avait des menaces particulières.
LE PRESIDENT- Non, il n'y avait pas de menaces particulières. Mais il y a une précaution nécessaire qui implique une certaine sécurité, une certaine discrétion. C'est ce qui explique...
QUESTION- C'est pourquoi il y a faux noms,...
LE PRESIDENT- Exactement, c'est ce qui explique que mon agence de voyages ait souvent mis des noms qui n'étaient pas le mien. Les vrais noms étaient donnés à la compagnie aérienne, en particulier, à la dernière minute, au moment où j'allais monter.
Je voudrais juste terminer, j'ai un quatrième point et après je répondrais à toutes vos questions.
J'ai un quatrième point : l'essentiel de ce qui reste de ces sommes tient naturellement au prix des billets d'avion.
Je vais vous dire une chose : Je suis ancien Premier ministre depuis 1976. Il y a un usage, je ne crois pas que ce soit un droit, mais en tous les cas c'est un usage, qui a été rappelé par un certain nombre de présidents d'Air-France, qui veut que les anciens Premiers ministres et les anciens ministres des Transports peuvent bénéficier, s'ils le demandent, de billets gratuits sur Air-France et sur les compagnies associées.
Je vais vous dire une chose, je n'ai jamais, jamais, pas une seule fois, demandé et a fortiori bénéficié d'un voyage ou d'un billet gratuit ou même à taux réduit sur Air-France. J'ai toujours commandé mes billets à mon agent de voyages. Je les ai toujours payés à taux plein. Je me demande parfois si j'ai eu raison, parce que si j'avais fait autrement, le chiffre finirait de s'effondrer. Peu importe, mais ce que je tiens à dire, c'est que moi, je n'ai jamais demandé et a fortiori obtenu, le moindre billet gratuit ou à tarif réduit de la part d'Air-France. Voilà.
QUESTION- On va revenir sur la provenance, si vous voulez, Monsieur le Président, de ces fonds. L'un de vos conseillers, Maurice ULRICH , lors de son audition aurait affirmé que ces billets d'avion auraient été réglés en partie grâce au reliquat des fonds secrets. Pourquoi si ces fonds n'ont pas été utilisés pour le fonctionnement de la République, ne pas les avoir laissés tout simplement dans les coffres de la République ?
LE PRESIDENT- Ce n'est pas un reliquat de fonds secrets, comme vous dites d'ailleurs. Les reliquats de fonds secrets n'existent pratiquement pas. Parce que, comme vous le savez, les fonds secrets sont donnés tous les mois par le payeur général ou par la Banque de France et il n'y a pas de reliquat. Mais on a bien parlé de fonds secrets.
Ces fonds secrets, dont nous allons, je pense et je le souhaite, parler tout à l'heure dans la foulée, ont toujours existé. Et une partie, une petite, une toute petite partie de leur usage consiste à donner aux membres du gouvernement, à leurs collaborateurs, en contrepartie d'un travail naturellement très supérieur à la moyenne, des indemnités.
QUESTION- Mais pour leurs besoins privés...
LE PRESIDENT- Oui,
QUESTION- Ce n'est pas du détournement d'argent public ?
LE PRESIDENT- Non, absolument pas. C'est un complément de rémunération, comme pour les collaborateurs des ministres. C'est une tradition. Je vous dirais tout de suite que je crois que c'est une mauvaise tradition, que les temps ont changé, et qu'il faut changer le système. Nous allons y revenir. Je vois que Mme SCHOENBERG le souhaite, et je me rendrai volontiers à son désir.
QUESTION- Oui, parce que c'est quand même de l'argent qui n'est pas déclaré ? Donc de l'argent au noir d'une certaine façon.
LE PRESIDENT- Naturellement, puisqu'il est secret, par définition. Mais, depuis toujours, il y a eu dans la République cette tolérance qui a été considérée comme normale et qu'aujourd'hui l'on conteste, à juste titre, et qui fait que des indemnités étaient données aux membres du gouvernement, aux membres des cabinets ministériels, à un certain nombre de personnel, en contrepartie du travail particulièrement harassant, il faut bien le reconnaître, que ces gens font durant leurs fonctions.
QUESTION- Et c'est de quel ordre ces indemnités, parce qu'on ne le sait jamais ?
LE PRESIDENT- Posez réellement votre question. Dites : " combien vous touchiez ? "
QUESTION- Non, mais c'est cela, combien touchaient les différents membres du gouvernement, Premier ministre, ...
LE PRESIDENT- Je vais vous dire une chose. Ces fonds ont toujours existé, ont toujours été distribués et ont toujours été revêtus du cachet du secret. On peut le déplorer, mais c'est ainsi et c'est un secret qu'il ne m'appartient pas de lever.
QUESTION- C'est pourquoi vous êtes obligé de déclarer, par exemple sur votre déclaration...
LE PRESIDENT- Non, non, non. Tous ces fonds, c'était, je ne devrais pas dire "c'était", parce que c'est toujours la même chose...
QUESTION- Il n'y a pas un double délit qui est à la fois un délit moral et fiscal et donc à terme un enrichissement personnel ?
LE PRESIDENT- C'était une tolérance. Il était convenu, ce n'est pas seulement dans ce cas là, il y a d'autres cas où pendant très longtemps par exemple, les parlementaires ne déclaraient pas la totalité...
Cela faisait partie d'un statut. Bon, on peut le contester aujourd'hui. Je ne dis pas le contraire, je vais même y revenir parce que j'ai des propositions. Mais, enfin, c'était ainsi. Et, par conséquent, ce secret sur ces indemnités, ce n'est pas à moi de le lever. Ce que je peux vous dire en tous les cas pour ce qui me concerne, c'est que je me suis inscrit très exactement dans la tradition antérieure.
QUESTION- Vous dites, Monsieur le Président, il faut réformer ce système. Alain MADELIN, votre ministre des Finances en 1995, affirme qu'll a demandé à l'époque la suppression pure et simple de ces fonds secrets et leur remplacement par un système beaucoup plus transparent. Pourquoi à l'époque n'a-t-il pas été écouté ?
LE PRESIDENT- Ecoutez, je n'en ai pas le souvenir, mais s'il l'a fait, il a eu raison. Je voudrais revenir un instant sur ces fonds secrets.
QUESTION- Il n'a pas été écouté.
LE PRESIDENT- D'après ce qu'il dit, n'est-ce pas. Mais je n'en ai pas le souvenir.
QUESTION- Cela fait quarante ans quand même que cela existe et qu'apparemment ...
LE PRESIDENT- Cela fait beaucoup plus de quarante ans...
QUESTION- Cela fait un peu hypocrite de dire aujourd'hui il faut geler...
LE PRESIDENT- Oui et non. Les choses ont évolué, elles ont changé. Nous le verrons dans d'autres domaines. Ce qui était considéré comme normal il y a dix ans, il y a vingt ans, il y a trente ans, est considéré aujourd'hui, et à juste titre, comme contestable et anormal. Et quand quelque chose devient anormal il faut le changer. Je voudrais tout de même rappeler que cela existe toujours et que nos gouvernements travaillent pour une large part en liquide aujourd'hui et, que le Premier ministre, puisque c'est lui qui a l'essentiel des fonds secrets, dispose de sommes considérables qu'il peut utiliser librement, sans aucun contrôle.
QUESTION- L'Elysée également dispose de fonds secrets.
LE PRESIDENT- Moins de 5%.
QUESTION- Une garden party, câest financé par les fonds secrets ?
LE PRESIDENT- ...Moins de 5%. Permettez-moi de terminer, Madame SCHOENBERG...
QUESTION- ...vous êtes en train de nous dire quâun gel immédiat des fonds secrets, cela serait en fait tout simplement irréalisable ?
LE PRESIDENT- Non. Je vais même vous dire exactement le contraire. Je voudrais dire dâabord quâaujourdâhui, cela continue à fonctionner. Câest-à-dire que le Premier ministre, comme son prédécesseur, comme tous ses prédécesseurs, dispose dâune somme considérable en liquide et dont il peut disposer librement sans aucun contrôle. Et là, il ne sâagit pas de quelques dizaines de milliers de francs, il sâagit de centaines de millions de francs.
QUESTION- La part allant aux services secrets par nature ?
LE PRESIDENT- Si vous voulez entrer dans le détail, une grosse moitié va aux services, comme vous dites, câest-à-dire pour des actions dont on ne peut pas contester la légitimité, qui sont lâaction secrète de la France et donc câest légitime. Et le reste, qui se chiffre aussi en centaines de millions, il y en a une partie, petite partie, qui va aux indemnités dont nous parlions tout à lâheure et donc qui pourrait parfaitement être payée par chèques, et câest ce que je propose, être fiscalisée, dans des conditions qui ne portent pas atteinte aux revenus des gens qui travaillent, eux, soixante-dix heures par semaine.
Le reste, indépendamment du fonctionnement des ministères, de Matignon, de lâElysée, sont des sommes, je le répète, considérables, qui sont à Matignon, qui lâont toujours été et qui, elles, sont utilisées sans aucun contrôle. Cela, ce nâest plus possible.
QUESTION- Et vous avez peur que cela serve pour la campagne présidentielle, par exemple ?
LE PRESIDENT- Je nâai peur de rien.
QUESTION- Mais des deux côtés, est-ce que ces fonds, à lâElysée tant à Matignon, peuvent servir à la campagne ?
LE PRESIDENT- Ne dites pas à lâElysée comme à Matignon. Matignon a 95% des fonds et lâElysée, moins de 5% ! Ce qui veut dire que ce dont dispose lâElysée, câest tout juste pour les indemnités des collaborateurs, au sens large du terme, et pour le fonctionnement de la maison. LâElysée nâa jamais eu de fonds spéciaux, je dirais, politiques.
Alors jâai, effectivement, approuvé la proposition qui a été faite par les trois présidents des groupes de lâopposition à lâAssemblée nationale, consistant à geler ces fonds. Ne caricaturons pas. Il ne sâagit pas de geler les fonds destinés aux services. Il ne sâagit pas de geler les fonds destinés aux indemnités personnelles des hommes et des femmes, des collaborateurs. Pas du tout. Il ne sâagit pas de geler le fonctionnement même des institutions gouvernementales. Il sâagit de geler la masse énorme des fonds qui, eux, nâont aucune affectation autre que celle que souhaite ou que décide le Premier ministre.
QUESTION- Vous avez parlé fonds politiques ?
LE PRESIDENT- Oui. On peut appeler ça comme cela ou autrement. Peu importe. Mais ce sont ceux-là quâil faut geler aujourdâhui. Vous me direz : mais ils ont toujours existé ? Oui, mais il apparaît aujourdâhui quâil y a un problème, que ce nâest plus dans la mentalité de notre temps, et à juste titre. Et comme on est à une encablure dâéchéances électorales extrêmement importantes, je crois quâil ne faut pas laisser se développer le soupçon. Le soupçon est toujours mauvais pour la démocratie. Alors, pour éviter tout soupçon, je dis : gelons ces fonds et faisons en sorte quâils ne puissent être dépensés que par chèques et sous le contrôle dâune commission.
QUESTION- M. JOSPIN nâétait pas pour le gel de ces fonds secrets. En revanche, peut-être y aura-t-il une réforme dès lâautomne prochain. Est-ce quâil y aurait un consensus autour de cette réforme, si M. JOSPIN la proposait par exemple ?
LE PRESIDENT- Je trouve quâil y a un problème. Il a été soulevé. Il a été porté devant lâopinion publique. Il faut le régler immédiatement. Que lâon fasse ensuite un rapport, une commission comme on en a le secret en France, lorsque lâon veut enterrer quelque chose, je le veux bien. Dâautant que ce rapport a été confié au Premier président de la Cour des Comptes, que je suis moi-même un magistrat de la Cour des Comptes, que jâai donc le plus grand respect pour cette maison et que je suis sûr que le Premier président fera des propositions tout à fait objectives. Mais, en attendant, il ne faut pas laisser le temps passer. Il faut prendre une décision immédiate. Un problème apparaît, il faut prendre une décision.
QUESTION- Puisque lâon parle de soupçon, vous vous doutez bien que si les juges se rapprochent à ce point de vous, ce nâest pas pour enquêter sur les fonds spéciaux, câest pour savoir si cet argent ne vient pas de commissions occultes, de commissions des marchés dâIle-de-France par exemple. Est-ce que vous pouvez nous déclarer que ce nâest absolument pas le cas ? Que cela ne peut pas être le cas ?
LE PRESIDENT- Avant de répondre à cette question qui est évidemment essentielle dans le procès que lâon essaie de mâintenter, je voudrais vous dire que je nâai rien à cacher. Et que je suis tout à fait prêt, sous réserve que lâon ne me demande pas dâétaler sur la place publique ma vie privée -parce que jâai droit aussi à une vie privée-, je suis prêt à dire aux Français, notamment par votre intermédiaire, et je vous en remercie, tout ce quâils veulent savoir. Tout. Mais je voudrais ajouter que lorsque pour mâatteindre on sâen prend à ma fille ou à ma femme, alors là, je trouve que les limites sont franchies.
QUESTION- Câest de la provocation pour vous ?
LE PRESIDENT- Ou de lâinconscience.
QUESTION- Il y a de lâacharnement contre les Chirac ?
LE PRESIDENT- Ou de lâinconscience. Mais ce que je peux vous dire, câest que je trouve cela scandaleux.
QUESTION- Cela veut dire que si lâon décidait de convoquer votre épouse, par exemple, vous prendriez cela pour un casus belli ?
LE PRESIDENT- Je nâai à faire la guerre à personne. Ma fille a été convoquée. Elle sâest rendue chez le juge, naturellement. On lâa interrogée sur deux voyages, lâun qui était connu comme le loup blanc et quâelle avait fait en ma compagnie, voyage professionnel, et un deuxième voyage au Kenya, pays dans lequel elle nâa jamais mis les pieds. Câest vous dire le sérieux de tout cela.
QUESTION- Quel regard portez-vous sur lâaction des magistrats ?
LE PRESIDENT- Attendez. Je voudrais répondre à la question. Vous me posez une question sur un sujet qui me touche, il est légitime que je puisse répondre. Elle sâest rendue chez le juge. Si ma femme est convoquée, elle sây rendra, tout simplement parce que câest son devoir et quâelle vient dâune famille où lâon nâa jamais, câest le moins que lâon puisse dire, plaisanté sur les problèmes de la moralité et sur le devoir.
QUESTION- Et vous trouvez que ce sont des conditions blessantes ?
LE PRESIDENT- Mais je vais vous dire, si vous me demandez ce que jâen pense : un Président de la République a droit, comme tout le monde, à une vie privée et il a le droit à ce quâon respecte sa famille. Eh bien ma femme et ma fille ont été profondément meurtries. Et cela, ça mâa blessé, blessé. Moi aussi, jâai été profondément blessé par ça.
QUESTION- Même si votre fille est votre propre collaboratrice et travaille à lâElysée ?
QUESTION- Vous diriez quâil y a un acharnement contre les Chirac. Vous avez parlé tout à lâheure de calomnie. Au début, vous avez même dit quâil y avait une sorte dâaccélération avant le 14 juillet. Mais qui mène la danse ?
LE PRESIDENT- Je ne le sais pas...
QUESTION- ... Mais, vous le supposez, les juges, la majorité ?
LE PRESIDENT- Je vais vous dire, Madame SCHOENBERG, je ne le sais pas, je ne veux pas le savoir. La seule chose qui mâintéresse, câest ce que pensent les Français. Et la seule chose qui mâimporte, câest dâavoir lâoccasion de leur dire ce que je pense. Ce dont je vous remercie.
QUESTION- Mais la justice est indépendante, transparente, quand elle fait son travail ?
QUESTION- Quel regard vous portez sur ...
LE PRESIDENT- La justice, Dieu soit loué, est indépendante. Je ne dirais pas quâil nây a pas aujourdâhui dans la justice une certaine confusion...
QUESTION- On a quand même vu deux procureurs qui se répondent par communiqués interposés...
LE PRESIDENT- Les procureurs (mais cela nâest pas la faute de la justice, ce nâest pas imputer un tort à la justice, câest la faute de lâEtat, du Gouvernement, du ministre de la Justice), les procureurs, quelle est leur vocation ? Câest dâéclairer les juges, de la même façon, quâils soient à Lille ou à Marseille...
QUESTION- Là, ils ne les éclairent pas beaucoup.
LE PRESIDENT- ...Attendez...
QUESTION- Ils leur donnent deux indications contradictoires...
LE PRESIDENT- ...Câest que les procureurs soient en mesure de dire le droit. Quand les procureurs se disputent, quand le principe hiérarchique nâest plus respecté, alors il y a confusion...
QUESTION- ...que le Garde des Sceaux intervienne par exemple ?...
LE PRESIDENT- ...Alors, il y a confusion, et quand il y a confusion il y a doute et quand le doute sâintroduit au sujet du droit câest évidemment très mauvais.
QUESTION- Vous voulez dire que les juges entrent, de fait, dans le jeu politique ?
LE PRESIDENT- Je ne porte pas de jugement sur les juges. Je dis quâil y a un devoir, le pouvoir politique doit assumer ses responsabilités. On parlait tout à lâheure de lâinsécurité et je vous disais quâà mon sens, le pouvoir politique, ce nâest pas récent, nâassume pas aujourdâhui ses responsabilités. Que lâautorité de lâEtat nâest pas respectée. Et bien, je le dirai de la même façon pour la justice. Ce nâest pas les juges qui sont en cause. Câest lâEtat, câest le Gouvernement, câest tout à fait différent.
QUESTION- Donc quand ils se sont auto-saisis, vous ne considérez pas quâils sont en dehors de la loi ? Je parle des juges. Les juges lorsquâils se sont auto-saisis ne sont pas en dehors de la loi, ils font leur travail ?
LE PRESIDENT- Les juges font leur travail tel quâils estiment devoir le faire. Et les juges ne sont pas des autorités démocratiques légitimement élues comme dans certains pays.
QUESTION- Au fond est-ce que ce nâest pas votre grande réforme que vous appeliez de tous vos vœux en 1996, ce qui nâa pas abouti, et qui donne lieu en effet à un certain flottement ?
LE PRESIDENT- Oui, je regrette que cette réforme nâait pas été poursuivie mais jâespère quâelle le sera un jour. Il faut remettre un peu dâordre. On ne peut pas laisser la justice dans un état de confusion dont elle nâest pas responsable, dont la responsabilité incombe à ceux qui ont le pouvoir et le devoir de faire en sorte que la justice soit partout pareille. Si on continue...
QUESTION- (inaudible) du ministre de la Justice et du gouvernement...
LE PRESIDENT- ...Oui, naturellement...
QUESTION- ...Vous pensez quâil faudrait quâil y ait des instructions qui soient données...
LE PRESIDENT- Si on continue comme cela, M. POIVRE dâARVOR, quelquâun pour le même fait pourrait être emprisonné à Marseille et relaché à Lille. Est-ce que vous pensez que câest la justice ? La justice doit être la même pour tous dans un pays comme la France. La même pour tous, et cela impose quâil y ait un minimum de discipline. Cette confusion est grave.
QUESTION- Alors vous dites, " justice la même pour tous ", justement Monsieur le Président, certains députés, même à droite dâailleurs, vous pressent de répondre aux juges par écrit ou plus discrètement ici en les recevant à lâElysée. Ils affirment aujourdâhui, ces députés de droite donc, que câest la seule manière de clarifier la situation.
QUESTION- Et câest ce que pense dâailleurs la majorité des Français quand on les sonde ?
LE PRESIDENT- Je voudrais dâabord vous dire que cette dérive dont nous parlions à lâinstant se traduit notamment par une mise en cause de toutes nos institutions. Alors on met en cause la justice, et on la mettra de plus en plus en cause si elle ne se reprend pas. Enfin, si lâEtat nâassume pas sa responsabilité... On met en cause le Conseil Constitutionnel, seul habilité à décider certaines choses sur lâinterprétation de la Constitution...
QUESTION- Est-ce que ce nâest pas la justice justement qui voudrait que ce soit la Cour de cassation qui se prononce...
LE PRESIDENT- ...La justice peut vouloir ce quâelle veut. Il y a une Constitution...
QUESTION- Donc câest plus simple que ce soit lâavis du Conseil Constitutionnel, il y a deux ans et demi, qui soit retenu ?
LE PRESIDENT- M. POIVRE dâARVOR, ce nâest pas le problème. La France a cette manie de mettre en cause en permanence, et sous nâimporte quel prétexte, ses institutions. Rien nâest plus dangereux pour une démocratie. La Constitution donne un pouvoir au Conseil Constitutionnel, il nây a pas une démocratie dans le monde, en dehors de la France, où ceci serait remis en cause, pas une. On met en cause la Cour de Cassation. Jâai entendu des représentants du pouvoir législatif porter des jugements inacceptables sur les chefs de la Cour de Cassation. Bref, on met en cause nos institutions. Et quand on cherche pourquoi elles sont mises en cause, quâest-ce que lâon voit ?
Il y a naturellement ceux qui nâont quâune idée, câest de revenir à la période de la IVeRépublique où les partis politiques faisaient entre eux leur " petite cuisine ", comme disait le Général, " sur leurs petits feux ". Ce nâest plus lâidée que nous nous faisons de lâEtat et ce nâest plus non plus conforme à la nécessité dâun Etat fort face aux problèmes auxquels nous sommes confrontés...
QUESTION- Cela veut dire que vous nâenvisagez pas ...
LE PRESIDENT- Mais les juges le lui demandent ? Je le comprends...
QUESTION- Est-ce que vous le dites aujourdâhui ?
LE PRESIDENT- Et je le dis aujourdâhui, mais je le dis aux Français, ce nâest pas pareil. Moi, jâai été élu par les Français et je le leur dis, et je veux leur dire en particulier pourquoi je nâaccepte pas de me rendre à la convocation dâun juge.
QUESTION- Même comme témoin assisté ?
LE PRESIDENT- Comme quoi que ce soit...
QUESTION- Cela ne change rien...
LE PRESIDENT- ...Cela ne change rien. Le Président de la République nâest pas un citoyen comme les autres dans notre pays, comme dans aucune démocratie. Le Président de la République a reçu mandat de veiller au respect de la Constitution, au bon fonctionnement des pouvoirs publics, à lâindépendance nationale. Il détient, par exemple, la mise en œuvre, le cas échéant, du feu nucléaire. Bref, il a des responsabilités éminentes et considérables, et il nâa personne pour les déléguer. Il nây a pas de vice-président, il nây a pas de suppléant, il nây a personne.
Alors, il faut réfléchir un peu avant de prendre des positions. Imaginez-vous un instant quâà la suite dâun soupçon médiatiquement amplifié, à la suite dâune plainte déposée -nâimporte qui peut déposer plainte contre nâimporte qui, à nâimporte quel sujet, sans aucun fondement-, supposez quâà la suite dâun soupçon ou dâune plainte, un juge dâinstruction puisse empêcher le Président de la République dâassumer en totale sérénité et en toute liberté ses responsabilités et ses fonctions. Quâest-ce qui se passerait ? Là encore, lâinstitution serait profondément atteinte...
QUESTION- Donc vous plaidez pour une réforme du statut...
LE PRESIDENT- ...attendez...
QUESTION- ...Monsieur le Président, pour vous ou pour votre successeur ?
LE PRESIDENT- Mme SCHOENBERG, je vais y venir. Mais je voudrais que les Français comprennent d'abord, parce que c'est ce qu'il y a de plus important, pourquoi j'ai pris la position qui est la mienne. Parce que si j'en prenais une autre, le seul résultat ce serait d'affaiblir l'autorité du chef de l'Etat, d'abaisser cette autorité et donc de le mettre dans l'impossibilité d'assumer ses responsabilités, tant sur le plan intérieur que sur le plan extérieur, et notamment dans la construction européenne, dans la défense des intérêts de la France dans le monde. Eh bien, ne comptez pas sur moi pour affaiblir l'autorité de l'Etat. C'est tout le contraire que je recherche aujourd'hui, je pense que vous l'avez compris.
QUESTION- Est-ce qu'il faut réformer ce statut après la présidentielle ?
LE PRESIDENT- Vous évoquiez d'abord le Conseil Constitutionnel. Nous avons une Constitution, respectons-la. Même si quelques juges ne sont pas de cet avis, ils n'ont pas de droit à contester la Constitution, et le Conseil Constitutionnel est seul habilité à interpréter la Constitution. Seul, c'est ainsi. Et ses décisions s'imposent, c'est la Constitution qui le dit, à toutes les juridictions, et ne sont soumises à aucun recours. C'est un élément essentiel de notre droit, il ne faut pas le contester. Je répète, ce sont les racines de notre démocratie. Et dans le cas particulier, le Conseil Constitutionnel, très sagement, et comme dans toutes les autres grandes démocraties, a dit que la responsabilité pénale du Président de la République ne peut être mise en cause que par le Parlement
QUESTION- Mais on a dit que c'était une décision d'opportunité, il était présidé alors par Roland DUMAS.
LE PRESIDENT- Vous vous faites le complice de ceux qui veulent casser nos institutions.
QUESTION- Non, je relaie simplement ce qui s'est dit à l'époque
LE PRESIDENT- Si, un jour, nous voulons changer de Constitution, ce n'est pas aux juges, aux journalistes, aux policiers qu'on le demandera, c'est aux Français. On leur fera une proposition, et là ils changeront la Constitution.
QUESTION- Vous pensez que cela doit passer par un référendum, par exemple sur le statut pénal du chef de l'Etat ?
LE PRESIDENT- Je ne pense pas que nous devions changer notre Constitution. Il est légitime que le Président de la République ait un statut, comme dans toutes les autres démocraties, sans exception, qui fait que la clé de sa mise en cause est détenue par le Parlement. Parce que le Parlement, comme le Président de la République, émane du peuple, ils ont été élus par le peuple. Alors, vous me disiez, Madame SCHOENBERG, mais est-ce qu'il ne faudrait pas changer les choses ?
QUESTION- Et en quoi il faudra modifier ce statut, et à quelle date ? Avant les échéances de 2002 ou après ?
LE PRESIDENT- Bon, alors, je voudrais d'abord dire qu'il n'y a rien de plus léger et de plus dangereux que d'obéir à une pression médiatique ou immédiate pour prendre, dans la hâte et la précipitation, des décisions. Je prends un exemple : la majorité a fait voter en première lecture un projet de loi, en sachant très bien qu'il ne serait jamais voté définitivement, modifiant le statut pénal du Président de la République. Je vais vous dire simplement une chose. Prenons l'hypothèse où ce texte, élaboré sous la pression et dans l'improvisation, où ce texte serait voté, et s'appliquerait. Aucun Président de la République ; dans l'avenir, ne pourrait assumer normalement ses fonctions, aucun. Et le seul bénéfice, ce serait pour ceux qui veulent affaiblir les institutions et affaiblir la France. Il ne faut pas compter sur moi pour cela. Ceci étant, rien n'est permanent et donc je vous rejoins, Madame SCHOENBERG. Moi, je suis tout à fait d'accord pour que l'on étudie l'évolution ou la réforme du statut du Président de la République, tout à fait d'accord, à condition que, premièrement, cela soit fait par des gens compétents, c'est à dire de grands constitutionnalistes. Deuxièmement, que cela ne mette pas en cause les deux principes essentiels qui sont les principes de la démocratie, de la République, et qui sont la séparation des pouvoirs et la continuité de l'Etat. Et, troisièmement, que comme dans toutes les démocraties, ce soit le Parlement qui détienne la clé des choses, je dis bien la clé...
QUESTION- Donc, une commission pour en parler...
LE PRESIDENT- ...Alors, dans ce cas là, je suis tout à fait d'accord et je suis même tout disposé à le proposer. Mais dans la sérénité.
QUESTION- Mais dans quel calendrier ?
LE PRESIDENT- Après les élections.
QUESTION- Est-ce que vous craignez que les juges n'arbitrent justement cette élection présidentielle dans un an ou neuf mois ?
LE PRESIDENT- Je ne le pense pas parce que, moi, j'ai toujours cru au bon sens, je crois que la démocratie est fondée sur le bon sens, même lorsqu'elle est un peu découragée. Et je comprends que les Français soient découragés quand ils voient le niveau où l'on a porté le débat, quand ils sont confrontés à tous les problèmes qu'ils connaissent et qu'ils voient de quoi se préoccupent les "grands", si j'ose dire, entre guillemets, câest misérable.
QUESTION- Que pensez-vous de l'attitude du Premier ministre dans cette affaire ?
LE PRESIDENT- Je n'ai pas de jugement à porter sur le Premier ministre.
QUESTION- Vous êtes choqué par ce climat de pré-campagne ? Est-ce que pour vous c'est une première ? On n'avait jamais vécu cela en France...
LE PRESIDENT- Vous savez, je crois au bon sens des Français et j'espère qu'ils réagiront. Pour réagir, il faut qu'ils aient bien conscience que leur choix devra se porter sur des hommes et des femmes, quelle que soit leur appartenance politique, qui respectent l'Etat et qui soient décidés, d'une part à renforcer l'autorité de l'Etat, et d'autre part à assumer une nouvelle répartition des responsabilités dans notre pays, c'est à dire à décentraliser, pour utiliser un mot qui n'est pas tout à fait celui qui convient, très largement, de façon à rapprocher ceux qui prennent les décisions de ceux qui les subissent.
QUESTION- Monsieur le Président, qu'est ce qui pourrait faire que vous ne vous présentiez pas comme candidat ?
LE PRESIDENT- Je n'ai aucun commentaire à vous faire sur cette question.
QUESTION- Alors, une autre question. Qui tranchera dans cette affaire sur les voyages ?
LE PRESIDENT- Je croyais que l'on devait également évoquer d'autres sujets. Madame SCHOENBERG, je vous donne la parole, Madame LUCET, pardonnez-moi.
QUESTION- Je voulais vous dire que très peu de candidats à l'élection présidentielle se sont véritablement déclarés. D'ailleurs vous-même, à l'instant, vous éludez la question. On a l'impression que les candidatures officielles, dans cette campagne, vont arriver très tard. Est-ce que ça ne risque pas tout simplement, j'allais dire, d'escamoter le débat de ces élections et de favoriser ce climat d'affaires dont on parle ?
LE PRESIDENT- Quand je vois à quel niveau se situent un certain nombre d'arguments de campagne, je me dis qu'il n'y a pas urgence à ce que la campagne officielle s'ouvre trop rapidement.
QUESTION- Vous pensez qu'elle sera exactement la même ?
LE PRESIDENT- J'espère que non. Mais, vous savez, vous en serez au moins autant que nous responsables. Je voudrais vous dire, Madame LUCET, vous détenez ce pouvoir qui fait rêver, qui est le pouvoir médiatique, le pouvoir mystérieux qui fait rêver. Moi, j'ai un pouvoir plus terre à terre, une responsabilité. Mais je voudrais vous dire une chose, c'est que chacun d'entre nous, vous comme moi, est comptable de la démocratie. Eh bien, pour ma part, je tiens à vous le dire avant que nous passions au sujet suivant, pour ma part je ne me laisserai pas détourner un instant de ce qui est ma vocation, ma préoccupation essentielle, c'est à dire le service des Français et le service de la France. Et rien ne m'en détournera.
QUESTION- Donc il faut un code de bonne conduite entre les candidats notamment à droite. Vous le souhaitez ?
LE PRESIDENT- On peut toujours le souhaiter.
QUESTION- A ce propos, est-ce que cela vous a intéressé la polémique sur le passé trotskiste du Premier ministre ?
LE PRESIDENT- Je ne suis pas favorable aux polémiques. Et je nâai aucun commentaire à faire sur le parcours idéologique du Premier ministre, aucun.
QUESTION- Vous saviez tout cela ?
LE PRESIDENT- Je ne savais rien du tout, et je nâai aucun commentaire à faire.
QUESTION- On sâattend à un nombre très important de candidatures pour cette élection présidentielle. A droite, par exemple, on sait déjà que Charles PASQUA a décidé de se présenter...
LE PRESIDENT- Ecoutez, je vais vous dire..
QUESTION- ...On sâattend à celle de François BAYROU pour lâUDF, on sâattend aussi à celle dâAlain MADELIN pour Démocratie Libérale. Est-ce quâon nâassiste pas, Monsieur le Président, à un morcellement de lâopposition ?
LE PRESIDENT- Eh bien, je crois quâil y en aura autant à gauche quâà droite. Je ne sais pas si cela est fait pour rassurer les uns ou les autres, peut-être cela aura-t-il au moins pour mérite quâun certain nombre de voix sâélèveront pour parler des vrais problèmes des Français. Et, comme je vous le disais, vous êtes comptables de la démocratie, alors jâespère que vous relaierez chacune de ces voix à son juste prix.
QUESTION- Alors, dans les gros problèmes, dâailleurs un sondage IPSOS vient de nous le rappeler, qui passionnent les Français, même qui les révoltent, ce sont les licenciements. Est-ce que vous êtes satisfait de la manière dont le gouvernement pense avoir réglé le problème à travers une loi de modernisation sociale ?
LE PRESIDENT- Non. Dâabord un mot nâest-ce pas ? Nous sommes dans un monde globalisé, comme on dit, câest-à-dire que tout circule, les hommes, les idées, les capitaux et quâil est tout à fait enfantin de vouloir sây opposer. Câest ainsi, câest une réalité avec laquelle il faut faire. Et donc, sâagissant des entreprises, il faut quâelles puissent sâadapter, câest inévitable. Si on les empêche de travailler, le seul résultat, câest quâelles vont dépérir et que les investisseurs, au lieu dâinvestir chez nous, iront investir ailleurs. Câest exactement ce qui se passe, depuis deux ans. Les investissements français à lâétranger ont explosé, alors quâils ne se font plus en France. Pourquoi ? Tout simplement parce que les gens ont peur, là encore, câest la peur dâinvestir en France, ils préfèrent investir -je parle des Français- à lâétranger. Tant mieux pour notre image à lâétranger, tant pis pour lâemploi, si jâose dire.
QUESTION- Vous voulez dire que trop de réglementation tue lâemploi ?
LE PRESIDENT- Indiscutablement, et je viens de le dire. Donc, il faut faire attention. Deuxièmement, cela ne peut en rien justifier les mesures consistant à mettre à la porte des travailleurs uniquement dans le souci dâaméliorer des profits.
QUESTION- Est-ce quâil faut associer à la gestion, par exemple, les salariés des entreprises, est-ce que câest une voie vers laquelle vous souhaitez ...
LE PRESIDENT- ...Câest celle du dialogue social, et câest la seule qui puisse être adoptée. Donc, cela, câest inadmissible, quâon jette des gens dehors pour améliorer les profits. Pour sauver une entreprise, quâon fasse un plan social je peux le comprendre, câest même inévitable, mais uniquement pour améliorer les profits, câest inacceptable. Alors, quelle est la solution ? Câest ce que vous dites, Madame SCHOENBERG, câest le dialogue social. Et ce que je reproche à la loi de modernisation sociale, câest simplement quâune fois de plus, comme toujours, le gouvernement a négocié dans les couloirs de lâAssemblée nationale, avec les partis de la majorité, des mesures qui nâont été concertées en aucune façon avec les partenaires sociaux et qui, néanmoins, vont sâimposer avec un résultat qui sera très négatif, en tous les cas à la fin de lâannée.
QUESTION- Une mesure trop rapide ?
LE PRESIDENT- Une mesure beaucoup trop rapide. Et surtout, dans des problèmes aussi délicats où il faut apprécier lâexigence sociale et morale et lâexigence économique et lâemploi, il nây a pas dâautre solution que dâavoir un vrai dialogue social. Il faut une démocratie sociale.
Nous avons un Etat qui veut tout réglementer, tout légiférer, mais câest fini cela, cela ne marche plus et cela ne peut pas marcher.
Il faut une démocratie locale, je le disais tout à lâheure, il faut que les Maires, il faut que les Présidents de Conseils généraux, régionaux, aient de vrais pouvoirs, et il faut quâil y ait une démocratie sociale, câest-à-dire que les partenaires sociaux puissent, ensemble, dans un cadre général, naturellement défini par lâEtat, pour que les règles essentielles soient respectées, mais quâils puissent ensemble trouver les meilleures solutions, car câest eux qui sont sur le terrain, câest eux qui sont confrontés aux problèmes des gens, ce nâest pas des membres de cabinet, ou des ...
QUESTION- ...Technocrates..
LE PRESIDENT- Non, ce nâest pas cela.
QUESTION- Câest-à-dire que vous jugez très sévèrement la manière dont le dialogue social a été mené ces derniers mois ?
LE PRESIDENT- Câest-à-dire quâil nây a pas eu de dialogue social.
Alors je vois que le Premier ministre semble vouloir le relancer. Je mâen réjouis et je ne peux que lâencourager, et jây serai tout à fait favorable.
Et je vous dis que nous ne sortirons pas de nos difficultés par un pouvoir réglementaire, nous en sortirons par une vraie démocratie sociale dans laquelle chacun peut sâexprimer. Regardez ce qui sâest passé avec le financement des 35 heures, ou même tout simplement lâapplication des 35 heures, pour ne citer que cela, avec les caisses dâassurance maladie. Câest inacceptable, cette manière de vouloir imposer aux autres, sur des sujets quâen plus on ne connaît quâau travers dâidéologies, des solutions concrètes à des gens, je le répète, qui sont confrontés chaque jour à ces problèmes. Ce nâest plus une méthode moderne de gouvernement et câest aussi un moyen de remettre en cause lâautorité de lâEtat.
QUESTION- Il y a deux ans, ici même, puis à nouveau lâannée dernière, vous nous montriez du doigt la cagnotte que le gouvernement avait, vous vous étiez gaussé un petit peu, justement, de ce que vous étiez en train de découvrir. Visiblement, cette cagnotte a fondu. La croissance semble diminuer, je dirais presque de mois en mois. Les prévisions, en tout cas, changent, on est à 2,3% de croissance pour 2001. Câest la faute à qui ? La faute au gouvernement, à lâenvironnement international ?
LE PRESIDENT- Ce nâest pas la faute du gouvernement si la croissance non sâeffondre, mais diminue, parce que, quand même, 2,1 ou 2,3% câest quand même une croissance supérieure à ce que nous avons connu pendant de très longues années. Nous aurions été très contents dâavoir 2% de croissance. Donc, on ne peut pas dire que cela sâeffondre. On a une croissance moindre, après quelques années dâune croissance exceptionnelle pendant laquelle, je voulais le dire tout à lâheure sur le social, on aurait bien fait de régler quelques problèmes parce quâon règle toujours les problèmes mieux quand il y a beaucoup dâargent, quand il y a lâopulence, que quand il y en a moins ...
QUESTION- ...Même si le chômage a baissé...
LE PRESIDENT- ...Même si le chômage a baissé, ce qui était inévitable, ce qui sâest fait partout, et qui a baissé moins en France quâailleurs...
QUESTION- Donc, câest grâce à la conjoncture et pas " merci à M. JOSPIN ", pour ce qui est de la baisse du chômage ?
LE PRESIDENT- Ecoutez, je ne veux pas rentrer dans ces polémiques. Il est évident que le chômage a baissé partout, et chez nous moins quâailleurs, dans lâUnion européenne. Je nâen dis pas plus. Chacun en tirera la conclusion quâil voudra. Mais, en revanche, ce qui nâa pas baissé, câest lâinquiétude des Français pour leur retraite. Nous avons là un problème majeur, imminent. On ne fait rien, alors que les Français savent très bien quâil faudra prendre des décisions. Ce quâils craignent, ce nâest pas les décisions à prendre, câest le fait quâon nâen prenne pas. Et cela, câest extrêmement irresponsable.
QUESTION- ...capitalisation ?
LE PRESIDENT- Nous avons un système de répartition qui fait partie de notre pacte social et que personne, je dirai, de sérieux, ne peut mettre en cause.
QUESTION- Mais des compléments de retraite, quand même.
LE PRESIDENT- Sans aucun doute. Pour dire un mot de ce sujet qui préoccupe énormément les Français, je voudrais dire, dâabord, quâil faut affirmer un principe, câest quâà salaire égal, retraite égale, en tenant compte naturellement de la spécificité de certaines professions qui sont plus dures que dâautres. Deuxièmement, que le niveau des retraites doit être garanti. Troisièmement, quâon doit être beaucoup plus souple. Ceux qui ont atteint leurs annuités avant 60 ans doivent pouvoir partir et ceux qui, après 60 ans, veulent compléter leurs annuités pour arriver à une retraite complète doivent pouvoir rester.
Il ne sâagit pas de mettre en cause la retraite à 60 ans, naturellement. Câest un acquis. Mais il sâagit dâavoir un peu de souplesse, là encore.
Et, enfin, dernier point, il faut favoriser lâépargne retraite. Il faut que les Français qui veulent avoir un supplément de retraite et qui mettent 1 franc dans un système de nature à leur donner ce supplément voient ce franc défiscalisé pour les inciter et les encourager. Câest essentiel sur le plan social. Et surtout, à condition que ce soit géré paritairement, naturellement, au terme dâun dialogue entre les partenaires sociaux, cela nous donnerait la possibilité de garder nos entreprises en France.
Est-ce que vous trouvez normal que la plupart des grandes entreprises françaises appartiennent à des retraités de Californie ou dâAngleterre ? Est-ce que vous trouvez cela normal ? Mais câest extrêmement dangereux, extrêmement dangereux ! Si nous avions des fonds de capitalisation, appelez cela comme vous le voulez, peu importe, alors nous pourrions redevenir maîtres chez nous. Mais, pour des raisons purement idéologiques, on ne veut pas mettre en œuvre une réforme de cette nature.
QUESTION- Alors, peut-être un mot sur les impôts. Les impôts vont baisser cette année. Est-ce que vous considérez que la baisse est suffisante et est-ce que la vraie réforme fiscale a été faite, selon vous ?
LE PRESIDENT- Nous avons eu trois ou quatre années de très forte croissance au cours desquelles nous avons eu des rentrées considérables. Le problème est de savoir si on les a bien utilisées. Pour dire la vérité, je nâen suis pas certain.
Alors, ne parlons pas du passé. Je ne prendrai quâun exemple : la dette de la France, après quatre ans dâopulence et de croissance forte, a augmenté de mille milliards de francs. Il nây a pas un autre pays européen qui est dans ce cas-là.
Alors, jâexprimerai à cet égard un regret et une exigence. Le regret, câest quâon nâait pas fait ce quâil fallait faire. On nâa pas réduit nos déficits. On a laissé augmenter la dette. Par ailleurs, on nâa pas baissé les impôts des Français. 1999 et 2000 atteignent des records historiques de prélèvements obligatoires. Historiques ! Et je ne suis pas du tout sûr que 2001 ne sera pas dans le même cas.
QUESTION- Certains parlent justement de ne pas appliquer cette baisse des impôts sur le revenu.
LE PRESIDENT- Par ailleurs, nous sommes un des rares pays à ne pas avoir eu de hausse substantielle du pouvoir dâachat. Un récent rapport de lâUnion européenne vient de faire apparaître que, sâagissant de la richesse par habitant, le produit industriel brut par habitant, la France est tombée au douzième rang dans les quinze pays de lâUnion européenne. Il nây a plus que lâEspagne, le Portugal et la Grèce derrière nous. Ce nâest tout de même pas un record ou, plus exactement, câest un record dans le mauvais sens. Je ne suis pas absolument certain, je le répète, quâon ait utilisé les fruits de la croissance comme on aurait dû le faire. Mais passons sur le passé.
Pour le présent, câest un peu différent. Je crois que, la situation étant ce quâelle est, il nây a peut-être plus de cagnotte. Mais les rentrées fiscales restent très importantes, en augmentation. La rentrée fiscale globale continue dâaugmenter. Donc, on ne peut pas dire que nous soyons pris à la gorge.
Dans ce contexte, je crois quâil est essentiel, dâabord, dâavoir une politique sérieuse, de remettre de lâordre dans la maison, câest-à-dire de diminuer nos déficits qui sont les impôts de demain. Nos successeurs devront faire face au remboursement de nos dettes dâaujourdâhui. Ils ne seront peut-être pas très contents. Ils auront raison.
Deuxièmement, il faut être vigilant sur lâinflation. On aura peut-être lâoccasion dâen dire un mot avec lâeuro, mais il faut être vigilant sur lâinflation.
Troisièmement, il faut faire davantage confiance, je nây reviendrai pas, aux partenaires sociaux, davantage confiance aux partenaires locaux. Il faut quâen France, on rétablisse lâautorité de lâEtat, on répartisse différemment les centres de décision, les pouvoirs, les responsabilités, notamment dans le domaine social et dans le domaine local.
Un dernier point, câest quâil faut faire les réformes qui sont attendues. Nous avons eu une période dâopulence. On nâa fait aucune réforme de structure de lâEtat. Nous allons vers une période où un très grand nombre de fonctionnaires vont être amenés à prendre leur retraite. Câest un moment privilégié pour faire des réformes. Vous en avez entendu parler ? Rien. Eh bien, je le déplore.
QUESTION- Lâeuro va arriver très vite dans la vie des Français, Monsieur le Président. Est-ce que vous êtes confiant dans la manière dont ce passage a été préparé et est-ce quâun échec dans ce domaine serait très grave pour la France ?
LE PRESIDENT- Je suis confiant parce que les choses ont été bien préparées. Ensuite parce que je crois que les Français sây sont psychologiquement préparés. Jâobserve que, dans les sondages, les enquêtes dâopinion, ce sont des éléments dâappréciation mais, enfin, ils ne sont pas forcément mauvais, on ne ressent pas une grande inquiétude. Alors, il faut être très vigilants. Câest ce que jâai demandé au gouvernement depuis plusieurs mois, pour que les choses se passent bien.
Il y aura des difficultés, notamment pour les plus fragiles dâentre nous et il y aura un petit risque de hausse des prix quâil faut absolument...
QUESTION- ...Anticiper
LE PRESIDENT- ...Oui, anticiper et contrôler.
QUESTION- ...Cela a déjà démarré. Cette hausse des prix, on la constate déjà un peu.
LE PRESIDENT- Oui. Alors, il faut être là très vigilants. Mais je suis sûr que le gouvernement le sera. Par quel phénomène cela peut-il intervenir ? Par la transformation des francs en euros. Je prends un exemple. Prenons un paquet de biscuits qui coûte 4,80 F -je dis nâimporte quoi, peu importe. Cela représente, si je retiens ce chiffre, 0,731 euro, disons 73 centimes nouveaux. Alors, dans le cadre de cette opération, que va faire le producteur, la grande surface ou le commerçant ? Il va fixer un prix en euro...
QUESTION- ...Arrondir...
LE PRESIDENT- Le prix, aujourdâhui, câest 73,1 centimes. Alors, est-ce quâil va arrondir à 70 centimes, à 73, à 75, à 80 ? Câest évidemment un élément capital. Je fais confiance pour ma part à la responsabilité des producteurs, des fabricants, des grandes surfaces, et surtout de lâensemble des petits commerçants qui vont être les premiers traumatisés par cette réforme. Je leur fais confiance pour être raisonnables.
QUESTION- Un mot dâécologie, avant de terminer cette intervention. Est-ce que vous pensez que lâécologie est de droite ou de gauche, quâil faut un parti de lâécologie ou quâil faut mettre de lâécologie dans les partis ?
LE PRESIDENT- Câest, certainement, quâil faut mettre de lâécologie dans les partis. Cela ne fait pas lâombre dâun doute. Pendant longtemps, lâesprit des responsables a été, depuis cinquante ans, mobilisé par des grands sujets qui ne leur ont pas permis dâapprécier lâimportance de ce problème.
QUESTION- A commencer par vous, parce que vous étiez un tenant de l'agriculture intensive...
LE PRESIDENT- Non, non, M. POIVRE d'ARVOR, ne dites pas cela. C'est exactement le contraire. Je me suis battu pendant vingt ans dans l'Union européenne pour éviter les diminutions des prix agricoles. Pourquoi ? Parce que quand on diminue les prix, naturellement, pour conserver un pouvoir d'achat, le paysan n'a que deux solutions : recevoir des subventions qui ne sont jamais suffisantes, parce qu'on ne compense pas les diminutions de prix et augmenter la productivité. Ce n'est pas chez lui un réflexe naturel, mais cela a été imposé par vingt ans de politique agricole tendant à faire baisser les prix. Voilà le résultat.
Non, il y a eu d'autres préoccupations : la construction européenne, la reconstruction de la France au lendemain de la guerre, la décolonisation, la guerre froide, la crise, le chômage : aujourd'hui, on voit bien qu'au-delà de ces préoccupations, nous sommes à un moment où les coups qui sont portés à la nature ne permettent plus à celle-ci de se régénérer. Et donc, il y a vraiment aujourd'hui, dans des conditions que l'on ne connaît pas exactement, le feu dans la demeure, il y a le feu à la maison. Et, d'ailleurs on le ressent parce qu'il n'y a pas longtemps que l'opinion publique commence à s'émouvoir de ces problèmes. Alors que faut-il faire ? Il faut incontestablement intégrer la notion d'écologie humaniste, qui n'est pas un problème de droite, de gauche ou du centre dans notre pacte social, je dirais même dans notre pacte républicain. C'est la raison pour laquelle j'ai proposé qu'il y ait une charte de l'écologie qui soit adossée -j'ai utilisé ce mot vague à dessein pour laisser le soin aux experts de voir les modalités juridiques- à la Constitution. L'idée étant que ces principes devraient devenir des principes constitutionnels.
QUESTION- Les Français mettront la main à leur poche si besoin était.
LE PRESIDENT- Alors, il y a, en réalité, cinq grands principes qu'il faut appliquer aujourd'hui. C'est, je crois, aujourd'hui, avec les Droits de l'Homme, avec la paix dans le monde, le grand dossier auquel nous sommes confrontés, d'où mon inquiétude quand je vois la position du Président des Etats-Unis ou d'autres. Le premier principe, c'est le principe de responsabilité, c'est-à-dire " pollueur payeur ". Je ne veux pas sanctionner, je dis simplement que l'écologie a un prix et que ce prix doit être intégré comme celui des matières premières, de l'intelligence, etc., dans le prix des biens et des services.
QUESTION- Cela, ce n'est pas du tout la nouvelle idée de la nouvelle administration américaine qui semble très conservatrice.
LE PRESIDENT- Non, c'est la mienne. Et c'est la bonne.
Le deuxième principe, c'est évidemment le principe de précaution. Je ne m'étendrai pas. Il ne faut pas laisser faire n'importe quoi, on l'a bien vu.
Le troisième principe, c'est peut-être un peu plus complexe, c'est le principe d'intégration ou de transversalité, je veux dire par là que c'est très bien d'avoir un ministre de l'écologie, cela ne représente pas grand chose.
QUESTION- Elle a bien travaillé Mme Voynet ?
LE PRESIDENT- Certainement, je ne veux pas, je le répète, polémiquer, ni avec Mme VOYNET, ni avec ses prédécesseurs. Le premier ministère de lâécologie a été créé par M. POMPIDOU. Mais, il n'a pas de pouvoir. En réalité, c'est une culture qu'il faut imposer partout. Par quels moyens ? Toutes sortes, naturellement, notamment la fiscalité. Je ne dis pas qu'il faut augmenter la fiscalité. Je dis qu'il faut, par la fiscalité, inciter à des comportements écologiques. On incite aujourd'hui à la redistribution par la fiscalité, comme à certains autres comportements économiques par exemple. Il faut inciter à des comportements écologiques.
Le quatrième principe, c'est le principe de prévention. Nous vivons dans un monde, aux Etats-Unis plus que partout ailleurs, et chez nous aussi même si on a fait des progrès, qui est fondé sur le gaspillage. On gaspille les choses. On gaspille l'eau. On pollue l'air. On fait des déchets au-delà de ce qui serait nécessaire ou raisonnable. Et, tout ceci se traduit par une usure des matières premières, des ressources de notre planète. Or, il n'y a pas de planète à côté où lâon peut aller prendre d'autres ressources. Donc, il faut être un peu plus économe. Et cela, on peut aussi le faire.
Et le dernier principe, c'est naturellement, le principe de participation. C'est-à-dire, il faut associer tous les Français. Il faut aider leurs associations. Mais surtout, surtout, il faut faire en sorte qu'à l'école, dès le plus jeune âge, les enfants apprennent les comportements respectueux de l'écologie, respectueux de l'environnement comme ils devraient apprendre les comportements respectueux des autres. C'est la même chose en réalité.
QUESTION- Puisqu'on a terminé sur des considérations...
LE PRESIDENT- L'écologie, ce n'est rien d'autre en réalité que l'expression de notre solidarité avec ceux qui nous suivent et nous n'avons pas le droit de la contester. Victor Hugo disait joliment "la nature nous parle, mais nous ne l'écoutons pas". Je ne suis pas sûr d'ailleurs qu'il parlait d'écologie à ce sujet, mais enfin, peu importe. La réflexion reste d'actualité. Il faut poursuivre le progrès humain. On peut le poursuivre. Mais il faut le poursuivre conformément au respect de la nature, parce que c'est le seul moyen d'inscrire ce progrès dans la durée, sinon il s'arrêtera.
QUESTION- Justement la durée, puisqu'il est déjà 14h20 qu'on a un peu débordé, pardon, que la pluie s'est arrêtée, que vos invités vous attendent dans les jardins de l'Elysée et puis que les téléspectateurs de France2 et de TF1 vous attendent aussi, ceux de France 3 pourront réécouter cette intervention à partir de 15h50. Je vous remercie pour votre disponibilité au nom de mes consoeurs.
LE PRESIDENT- Merci de m'avoir donné cette occasion de parler aux Français. J'en suis très heureux.

