Extraits du discours de M. Jacques Chirac, Président de la République, à l'occasion de la réception des ambassadeurs (Palais de l'Elysée - 27 août 1997)
(...)Dans le monde d'aujourd'hui, quelles doivent être les priorités de notre politique étrangère ? La France doit renforcer ses solidarités traditionnelles en adaptant sa politique aux réalités nouvelles : - elle doit, avec ses partenaires, achever la construction de l'Europe puissance, mais aussi de l'Europe des hommes (...) Assurer la présence de la France, défendre nos intérêts, c'est aussi achever la construction de l'Europe. L'Europe des hommes d'abord, qui a été trop négligée dans le passé et qui constitue une priorité essentielle pour la France. Nos conceptions progressent. Le Mémorandum pour un modèle social européen, dont nous avions pris l'initiative en mars 1996, est devenu aujourd'hui une référence pour les Quinze. Le Sommet pour l'emploi en novembre prochain, demandé et obtenu à Amsterdam par la France, devra montrer, par des décisions concrètes, notre détermination commune à tout mettre en oeuvre pour lutter contre la principale cause de désaffection à l'égard de la construction européenne : le chômage, qui frappe dix-huit millions d'Européens. Achever la construction de l'Europe, c'est aussi conclure, avant tout élargissement, la réforme institutionnelle engagée à Amsterdam. Nous avons obtenu des progrès en recherchant avec pragmatisme des solutions appropriées à la nature originale de notre Union, qu'il s'agisse des pouvoirs du Président de la Commission, du vote à la majorité qualifiée, du développement du rôle des parlements nationaux, du protocole sur la subsidiarité, et enfin de la clause sur les coopérations renforcées qui permettra aux Etats qui le souhaitent d'aller plus vite et plus loin dans l'exercice en commun de certaines responsabilités. Il reste à obtenir un accord satisfaisant sur la composition de la Commission et la repondération des voix au Conseil. Sur ce dossier, qui conditionne le bon fonctionnement d'une Union élargie, la France n'acceptera aucune formule qui porterait atteinte à l'efficacité du processus de décision. L'élargissement, qui s'engagera dès l'an prochain, est un impératif moral, c'est aussi une nécessité historique. Il répond enfin à l'intérêt bien compris de tous nos pays en ouvrant la perspective d'un ensemble cohérent de 450 millions d'habitants. Pour éviter tout sentiment d'exclusion dans les pays qui n'appartiendront pas à la première vague d'adhésion, l'élargissement doit s'adresser de façon égale aux onze candidats. Ils doivent tous bénéficier d'une stratégie de pré-adhésion mobilisant des crédits qui sont d'une ampleur inégalée dans l'histoire du monde : deux fois ceux du plan Marshall ! La France a également proposé la création d'une conférence européenne. Elle souhaite, dans ce contexte, que la question des relations avec la Turquie soit traitée avec imagination et pragmatisme, en mesurant toute l'importance de ce grand partenaire pour notre Union. L'autre avancée historique du début de 1998 sera, naturellement, la décision des chefs d'Etat et de Gouvernement concernant les pays qui entreront dans la monnaie unique le 1er janvier 1999. Vous traiterez longuement demain de ce dossier crucial. Avec l'Allemagne, son partenaire fondamental, la France entend être présente au rendez-vous selon les conditions du Traité, selon sa parole. Elle est persuadée que ce progrès sans précédent permettra la mise en place d'un vrai pôle économique de puissance. Amsterdam a fixé un programme de travail ambitieux. Le Conseil européen de Luxembourg devra traduire ces objectifs en décisions. Enfin, l'Union européenne doit progressivement s'affirmer comme un pôle majeur de puissance. L'euro y contribuera de façon décisive. Je souhaite que l'Europe fasse preuve de la même détermination dans le domaine de la politique étrangère et de la politique de défense. L'histoire nous enseigne qu'une civilisation, pour garder la maîtrise de son destin, doit se donner les moyens de sa sécurité. Il n'y a jamais eu de plus grandes fautes historiques qui sont pourtant répétées à l'infini que de négliger la sécurité. Bâtir une défense européenne, c'est d'abord construire une industrie de l'armement forte et compétitive. Face aux regroupements mondiaux, les Européens doivent rassembler leurs forces. La mise en place d'une Agence européenne de l'armement, mais aussi la définition d'une planification conjointe des besoins, à l'image de ce qu'ont entrepris la France et l'Allemagne, s'inscrivent dans cette perspective. Nous devons aller beaucoup plus loin. Et nous devons aller vite. Bâtir notre défense, c'est aussi renforcer la coopération militaire entre nos pays. Le Corps européen, les Euroforces et le Groupe aérien européen montrent la voie. Le rôle joué en Bosnie, hier par la Force de réaction rapide, aujourd'hui par la Brigade franco-allemande, l'opération réussie en Albanie, illustrent la capacité d'action des Européens dès lors qu'ils en ont la volonté. Je souhaite que cette volonté s'exprime l'an prochain en Bosnie, au moment des décisions que nous devrons prendre en partenariat avec les Américains. Bâtir une défense européenne, c'est enfin nous doter d'institutions adaptées. Avec le Traité d'Amsterdam, les chefs d'Etat et de Gouvernement de l'Union pourront, en cas de crise, décider d'une intervention européenne et charger l'Union de l'Europe occidentale, qui se renforce utilement, d'en assurer la conduite effective. Mais la construction d'une défense européenne doit s'exprimer aussi à travers la réforme de l'Alliance atlantique. La raison en est simple : nos partenaires européens y ont concentré l'essentiel de leurs moyens militaires et sont déterminés à les y maintenir. La rénovation de l'Alliance a franchi, lors du Sommet de Madrid, une étape importante vers l'affirmation de l'identité européenne de défense. Désormais, les Européens pourront mener des opérations, je l'ai dit, sous la conduite de l'UEO, en faisant appel aux moyens de l'OTAN. Désormais, ils pourront s'appuyer pour cela sur un dispositif de commandement européen cohérent. C'est un grand progrès qui n'a peut-être pas été suffisamment souligné par les observateurs. Ces résultats, obtenus pour une large part sous l'impulsion de notre pays, sans qu'il en résulte une modification de son statut dans l'OTAN, représentent la plus grande réforme de l'Alliance depuis sa création. Mais cette affirmation de l'identité européenne doit encore se traduire par un meilleur partage des responsabilités entre Européens et Américains dans la structure militaire de l'organisation. Comme je l'ai souligné depuis un an, cela signifie notamment que le Commandement Sud doit être, à l'avenir, confié à un Européen. C'est en fonction des progrès qui seront réalisés dans cette direction, et sans se laisser enfermer dans un calendrier quelconque, que la France déterminera sa relation future avec l'OTAN.(...) |