Extraits du discours de M. Jacques Chirac, Président de la République, à l'occasion de la réception des ambassadeurs
(Palais de l'Elysée - 31 août 1995)

(...) L'Union européenne a vocation à devenir l'un de ces pôles et sans doute l'un des deux ou trois plus puissants de la planète, compte tenu de la qualité de la formation de ses hommes, de la richesse et de la diversité de sa création culturelle comme de sa recherche scientifique, compte tenu enfin de son poids économique.(...)

Dans cet ensemble européen, la France dispose de tous les atouts pour demeurer au premier rang, entraîner ses partenaires, leur faire partager sa vision et son ambition.

Réussir l'Union, faire de l'Europe une zone de paix et de prospérité, construire un partenariat stable avec la Russie, rééquilibrer l'Alliance atlantique en développant son pilier européen, renforcer la solidarité de l'Europe avec la Méditerranée et l'Afrique, prendre l'initiative sur les grands sujets de notre temps, notamment le combat contre le racisme et l'exclusion mais aussi la lutte contre la drogue et le Sida. Telles sont les priorités qui s'imposent à notre diplomatie et dont je vais brièvement évoquer devant vous quelques points.

Réussir l'Union, c'est d'abord réussir la conférence intergouvernementale de 1996, avec trois objectifs majeurs : une Europe plus efficace ; une Europe plus démocratique ; une Europe plus forte dans le monde.

Dans les domaines de compétence communautaire, le Conseil doit pouvoir prendre ses décisions plus rapidement et plus facilement. La France se montrera ouverte à un recours accru au vote à la majorité, à deux conditions : préserver la possibilité pour un Etat membre d'invoquer ses intérêts vitaux ; et revoir la pondération des voix de manière à prendre en compte les réalités démographiques, économiques et financières. 

La composition de la Commission devra être réexaminée afin d'éviter qu'elle ne devienne pléthorique à l'occasion des prochains élargissements. Son rôle d'initiative, de proposition, de mise en oeuvre des décisions du Conseil devra être maintenu, mais il conviendra qu'elle agisse toujours sur la base de mandats précis adoptés par le Conseil, sans pouvoir s'en écarter.

Les procédures de décision du Parlement européen, beaucoup trop longues et complexes, devront être adaptées. Il conviendra parallèlement de donner des compétences accrues aux Parlements nationaux, qui devront notamment devenir les garants de la subsidiarité et jouer un rôle plus important pour tout ce qui touche au "troisième pilier", c'est-à-dire aux affaires intérieures et de justice.

Il faudra enfin renforcer la politique étrangère et de sécurité commune. Point capital, cette politique devra conserver un caractère intergouvernemental et continuer de relever du seul Conseil. Mais la France proposera l'institution, dans ce domaine, d'un haut représentant ou d'un secrétaire général, chargé de représenter l'Union à l'extérieur et de mettre en oeuvre les mandats qui lui seraient confiés par le Conseil européen. Ainsi, l'Europe aurait un visage et une voix.

Réussir la conférence intergouvernementale permettra l'élargissement rapide de l'Union à nos voisins d'Europe centrale, orientale et méridionale qui ont, pour la première fois, été conviés à l'occasion du Conseil européen, le 27 juin à Cannes : 26 pays au total, 30 peut-être si la paix revient en ex-Yougoslavie et permet l'adhésion des pays qui la composent.

Pour réussir une Europe élargie, il faudra introduire toute la souplesse nécessaire dans les traités, de manière à permettre aux Etats membres qui en ont la capacité et la volonté de renforcer leur solidarité et leur coopération. Cette approche n'est pas nouvelle, mais elle s'imposera avec plus de force encore dans l'avenir en raison de l'élargissement.

Un domaine majeur de solidarité renforcée sera naturellement celui de l'Union économique et monétaire. Des décisions concrètes ont été prises et un calendrier précis a été fixé en vue de l'introduction de la monnaie unique. Le gouvernement français prend toutes les mesures nécessaires pour respecter les critères de convergence dans les délais prévus. Il a demandé et obtenu à Cannes qu'une réflexion soit engagée aussi sur les relations entre les pays à monnaie unique et les autres Etats membres de l'Union.

Sur l'ensemble de ces dossiers, nous devrons tenir le plus grand compte de la position de chaque pays. Mais il est clair que demain plus que jamais, la France et l'Allemagne devront montrer la voie et, par leurs initiatives, maintenir l'élan de la construction communautaire.

Faire de l'Europe une zone de paix et de prospérité, c'est d'abord s'attacher à traiter convenablement l'un des drames les plus complexes que nous ait légué l'Histoire : je veux parler de la tragédie qui dévaste l'ex-Yougoslavie. Si l'Europe restait plus longtemps incapable de restaurer la paix sur son sol, comment pourrait-elle développer, au sein de l'Union, une défense commune, tandis que le cancer de la purification ethnique menacerait en permanence de gagner, de proche en proche, les espaces voisins ?

Il n'y aura de paix durable que si nous parvenons à faire respecter nos valeurs, en nous appuyant sur un outil militaire crédible et sur une action coordonnée de la communauté internationale.

Pour la France, la recherche d'un règlement doit être fondée sur les principes qui constituent le socle de nos démocraties et sont aujourd'hui les références communes de tous les pays européens membres du Conseil de l'Europe et de l'OSCE. Le rappeler, alors que les armes ont déjà imposé des transferts massifs de populations, a une signification précise : la France n'acceptera pas un partage de la Bosnie-Herzégovine qui se traduirait par une nouvelle tragédie pour les musulmans et les autres communautés de Bosnie, pas plus qu'elle ne peut accepter les initiatives barbares, d'où qu'elles viennent, qui se traduisent par des transferts forcés de population ou des actes d'épuration ethnique.

Sans exclure des arrangements institutionnels souples, il faut imposer comme une exigence non négociable le maintien d'une Bosnie-Herzégovine que la communauté internationale a reconnue en tant qu'Etat et qui doit redevenir le trait d'union entre les communautés qui composèrent pendant plusieurs décennies un pays vivant en paix. Toute autre solution serait une insulte à nos valeurs et à l'avenir.(...)

La recherche immédiate d'un règlement en ex-Yougoslavie souligne l'urgence de la construction d'une architecture européenne et transatlantique prenant pleinement en compte les conséquences de la révolution démocratique de 1989 et la lente émergence d'une politique de sécurité à l'échelle de l'Union européenne. Les deux démarches sont, en réalité, indissociables.

L'Eurocorps, comme les initiatives récemment lancées avec l'Espagne, l'Italie, la Grande-Bretagne, dessine les contours d'une future Force d'intervention rapide européenne, qui bénéficiera des capacités d'observation spatiale que nous devons construire avec nos partenaires allemand, italien et espagnol. L'UEO doit progressivement devenir à la fois la composante de défense de l'Union européenne et le pilier européen de l'Alliance atlantique. Elle devrait, dans un premier temps, s'attacher à développer une véritable industrie européenne de l'armement, condition d'une coopération efficace de nos armées. La France estime que ces progrès, pour réels qu'ils soient, demeurent beaucoup trop lents. Elle proposera à ses partenaires de donner une nouvelle impulsion à la construction de l'Europe de la défense.

L'Alliance atlantique devra reconnaître à l'Europe la place qui lui revient. Elle a déjà décidé de nouveaux mécanismes permettant, notamment aux Européens, d'utiliser sous leur commandement certains moyens de l'OTAN. Il faut les mettre en oeuvre avec détermination, ce qui n'est toujours pas le cas un an et demi après le sommet de Bruxelles. Cette évolution permet aujourd'hui à la France, sans revenir dans la structure intégrée, de participer à toutes les instances de l'Alliance fondées sur le respect de la souveraineté des Etats. (...)

La réforme nécessaire de l'Alliance et son élargissement vers l'Est ne doivent en aucun cas affaiblir le lien fondamental qui unit l'Europe et les Etats-Unis. C'est pourquoi j'ai proposé qu'une nouvelle Charte transatlantique refonde, le moment venu, notre alliance tout en consacrant le nouveau partage des responsabilités qu'appelle l'affirmation de l'Europe sur la scène internationale.

Vers l'Est, c'est une relation de véritable partenariat que l'Union doit construire avec ce très grand pays qu'est la Russie. L'établissement de liens solides entre celle-ci et ses partenaires de la Communauté des Etats indépendants doit être encouragé dès lors que ce rapprochement s'effectuerait dans le respect des souverainetés et des intérêts de chacun. Ce vaste ensemble formerait, aux côtés de l'Union européenne, le second pilier d'une architecture continentale fondée, non sur l'antagonisme des blocs, mais sur la coopération de deux grands ensembles, partenaires dans une OSCE qui pourrait progressivement devenir l'Organisation de l'Europe continentale, gage de paix et de sécurité pour tous ses peuples.(...)

Réussir l'Union, préserver la paix, assurer notre défense sont des tâches essentielles. Renforcer la solidarité de l'Europe avec la Méditerranée et l'Afrique n'est pas moins important.

Ces trois ensembles sont les espaces historiques de rayonnement politique, culturel et linguistique de la France. L'avenir de la langue française, qui constitue pour nous tous un objectif et une ambition prioritaires (...), se jouera dans ces trois espaces. 

C'est en ancrant la Méditerranée et l'Afrique à l'Europe que notre pays contribuera le mieux à leur développement économique comme à leur progrès social. Cette conviction explique l'acharnement que la présidence française a déployé pour obtenir, lors du Conseil européen de Cannes, les moyens financiers d'une politique de coopération ambitieuse en Europe orientale certes, mais aussi en Afrique et, pour la première fois, en Méditerranée.

La France ne ménagera aucun effort pour que, fin novembre, la Conférence de Barcelone, rencontre sans précédent entre les deux rives de la Méditerranée, marque le point de départ d'un rapprochement entre deux mondes que menacent aujourd'hui l'incompréhension et l'intolérance et qui doivent au contraire dialoguer et mieux s'enrichir de leurs différences. Au-delà de la coopération économique et du dialogue culturel, c'est à un pacte de stabilité pour la Méditerranée que j'ai proposé à nos partenaires de réfléchir, notamment à l'occasion de ma récente visite au Maroc. Plus que jamais, alors que la situation de l'Algérie reste au coeur de nos préoccupations, la stabilité et le développement du Maghreb doivent être considérés comme une priorité.

Notre volonté de voir l'Europe assumer des responsabilités politiques à la hauteur de ses engagements financiers dans un Proche-Orient où, pas à pas, progresse la paix, notre souhait d'affirmer entre les pays du Maghreb et ceux de l'Union européenne une relation privilégiée, appellent une étroite concertation entre les trois présidences méditerranéennes successives de l'Europe. La France y est d'autant plus attachée qu'elle y voit aussi le moyen de préserver l'équilibre de l'Union à l'approche d'un nouvel élargissement.

Notre politique africaine s'inscrit dans la même démarche inspirée par la solidarité. De Yamoussoukro à Libreville et Dakar, j'ai souligné récemment la fidélité de la France à ses amis de toujours, son ouverture vers les pays qui n'ont pas avec elle de liens forts tissés par l'histoire, sa détermination à lutter contre l'afro-pessimisme et la forte tentation du désengagement. La France croit en l'avenir de l'Afrique. Elle ne ménagera pas ses efforts pour en convaincre ses partenaires, en Europe et à travers le monde. Je suis convaincu que l'Afrique s'éveillera à l'instar de l'Asie, à sa manière, et que ceux qui dénigrent ou mettent en cause nos actions de coopération s'apercevront alors de leur grave erreur de jugement.(...)