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05.12.2003 : Extraits de la rencontre - discussion du Président de la République, avec des élèves du lycée Pierre-Mendes-France de Tunis

 

QUESTION - Vous êtes ici pour le Sommet et le but de ce Sommet c'est d'améliorer les relations entre l'Afrique du Nord et l'Europe. Mais est-ce que le fait que l'Europe s'ouvre à dix nouveaux pays, qu'on accueille dix nouveaux pays dans l'Union européenne ne va retarder le processus ?

LE PRESIDENT - C'est une question importante. D'ailleurs, elles étaient toutes importantes. Aujourd'hui, on voit bien dans le monde, compte tenu de la nature des échanges, des relations entre les peuples qu'il y a tout intérêt à s'intégrer. L'Europe l'a compris depuis longtemps et elle a fait les efforts nécessaires pour s'organiser. Pourquoi ? Parce que quelques hommes, au lendemain de la dernière guerre mondiale, ont eu l'idée que si on s'intégrait, on atteindrait deux objectifs que l'histoire nous avait contestés jusque là qui étaient la paix et la démocratie. Et on ne pourrait assurer la paix et la démocratie en Europe qu'à condition de créer des liens qu'on ne pourrait pas trancher. Cela a été le début. On a commencé à six, neuf, quinze, maintenant on va être vingt-cinq. L'intérêt essentiel de cette intégration je le répète, c'est d'abord d'assurer la paix. On n'imagine pas aujourd'hui une guerre entre la France et l'Allemagne. Je dirais, même si on voulait, même s'il y avait des fous qui arrivaient au gouvernement ici ou là, ce serait techniquement impossible parce qu'on est intégré, cela ne marcherait pas.

C'est un immense progrès par rapport à ce que nous avons connu dans le passé, la paix et puis la démocratie. La démocratie, on peut la sauvegarder ensemble. De façon isolée, les aventures sont toujours possibles. Ce qui est vrai pour l'Europe est vrai pour le reste du monde. En Amérique latine est engagé un processus, un effort important qui s'appelle le MERCOSUR, pour aller sur la voie de l'intégration, pour les mêmes raisons. Ces pays où on allait de coup d'Etat en autocratie commencent à comprendre que la paix, la démocratie supposent une organisation collective. Le développement économique aussi, naturellement, en plus. On le voit en Afrique où commencent les premiers pas vers un peu d'intégration, cela va doucement mais cela commence. C'est une exigence pour le Maghreb. Le Maghreb doit progresser vers son unité, je ne sous-estime pas les difficultés, les problèmes je les connais et je les respecte. Mais il faut essayer de créer un mouvement.

Deuxièmement, la géographie étant ce qu'elle est, il est évident qu'il y a une communauté de pensée, de culture et d'intérêt entre les deux rives de la Méditerranée et notamment entre le Maghreb et les pays européens qui lui font face. Il y a donc tout intérêt à développer là aussi ces liens politiques, économiques, culturels, humains et on ne peut le faire qu'ensemble. D'où l'idée du développement de cet ensemble euro-méditerranéen. Le mérite du Président BEN ALI aujourd'hui c'est d'avoir réussi, et ce n'était pas si facile, à mettre ensemble, pour la première fois et autour de la même table, l'Europe du Sud, l'Europe méditerranéenne et le Maghreb, l'Afrique méditerranéenne.

Cela ne va pas faire une révolution, tout ne va pas être transformé comme avec une baguette magique mais il y a l'affirmation d'une volonté d'aller dans ce sens, c'est-à-dire du renforcement de l'intégration européenne, de l'intégration du Maghreb et d'un lien très fort, privilégié, pour des raisons politiques, culturelles, économiques, sociales entre les deux rives de la Méditerranée. C'est un grand dessein et j'appelle tous les jeunes qui sont là à en prendre conscience et à comprendre que leur avenir, ce n'est pas d'être isolé dans un petit coin. Leur avenir c'est d'appartenir à un grand ensemble qui respecte la paix, la démocratie et le développement, le progrès social. Alors vous dites, c'était la fin de votre question, l'Europe s'élargit. Il y a tout d'un coup dix nouveaux membres et il y en aura peut-être encore quelques-uns uns après, notamment dans les Balkans qui font passer le centre de gravité de l'Europe beaucoup plus à l'est.

Est-ce que cette dérive vers l'est ne va pas se faire au détriment du sud, tant en ce qui concerne l'objectif euro-méditerranéen dont je parlais que les moyens que l'Europe peut mettre à la disposition du Maghreb dans le domaine des accords de développement ? Je vous dis non. Ce danger qui a été évoqué par un certain nombre de gens et à juste titre, ce que je comprends, à mon avis n'est pas sérieux. Pourquoi ? Parce qu'il y a, en Europe, au sud, des pays comme l'Espagne, le Portugal, l'Italie, la France qui ne permettront pas cette dérive. Nous avons eu, il y a deux ans, un très grand débat. Quand on a préparé l'ouverture, il s'est agi de prévoir en ce qui concerne nos budgets futurs, nos cadres financiers futurs, ce qui serait affecté au développement du sud et ce qui serait affecté au développement de l'est.

Je ne vous cache pas que les pays de l'Est, ou plutôt tournés vers l'est, souhaitaient qu'on développe fortement la coopération et les aides financières pour l'est, les pays du sud défendant naturellement le sud. Cela a été un grand débat car nous sommes partis à partir de propositions qui prévoyaient que plus de 60% des crédits seraient dorénavant affectés à l'est et moins de 40% au sud. Nous nous sommes battus et la décision finale de l'Union européenne a été 50/50, 50% à l'est et 50% au sud. Nous avons maintenu cette décision qui est maintenant officielle.

Je vous dis donc, tant en ce qui concerne les structures prévisibles sur le plan de la coopération financière, qu'en ce qui concerne la volonté politique, en raison notamment de la position très, très ferme des pays du sud de l'Europe, je ne pense pas qu'il y ait un danger de dérive de l'Union européenne vers l'est au détriment du sud. C'est ma conviction profonde. (...)

QUESTION - Il a été décidé officiellement, vous l'avez dit tout à l'heure, qu'il y aura 50/50 en ce qui concerne les relations Europe de l'Est et Maghreb. Mais l'Europe s'élargit, elle va être à Vingt-cinq alors qu'elle est déjà difficile à gérer à Quinze en ce qui concerne les décisions. A Vingt-cinq, cela va-t-il être plus centré vers l'Europe de l'Est ?

LE PRESIDENT - Je connais l'inquiétude d'un certain nombre de responsables du Sud dans ce domaine. Je vous ai dit tout à l'heure ma conviction que cette inquiétude n'était pas fondée. En revanche, ce qui est vrai dans ce que vous dites et incontestable, c'est que ce sera de plus en plus difficile et on le voit bien en ce moment où l'on essaye de réformer les institutions. On se dispute comme des chiffonniers, ça c'est sûr. Mais l'Europe n'a jamais été un long chemin tranquille. L'Europe, cela a toujours été un effort permanent. L'Europe c'est le résultat d'une série permanente de crises surmontées.