Extraits du discours de Monsieur Jacques Chirac, Président de la République, à l'occasion de la réception des ambassadeurs (Palais de l'Elysée - 26 août 1999).
(...)Nous n'échapperons à ce risque grave qu'avec la mise en place d'un système international véritablement multipolaire. Or, pour moi, ce système ne pourra exister que si l'Union européenne devient elle-même une vraie puissance. Un pas décisif a été franchi dans cette voie avec la création de l'euro. Je vous disais ici même, l'an dernier, que le moment était venu de lancer le deuxième grand chantier, celui de l'Europe de la défense. Et je proposais quelques pistes qui sont, depuis, devenues les déclarations de Saint-Malo en décembre et de Cologne en juin. Le Kosovo a entièrement confirmé la nécessité, et même l'urgence, de l'affirmation d'une Europe de la défense agissant soit au sein de l'Alliance atlantique, soit de façon autonome, selon la nature des crises. Comment progresser ? Fin juillet, j'ai transmis à nos partenaires européens un plan d'action exprimant la position des autorités françaises autour de quelques idées simples. D'abord, il faut que l'Union européenne se donne, le plus vite possible, les moyens de gérer, directement et de façon autonome si elle le souhaite, les crises qui pourraient affecter la sécurité de notre continent. Le haut représentant désigné, M. SOLANA, doit pouvoir s'appuyer, dès que possible après sa prise de fonction, sur un Comité politique et de sécurité qui doit être, selon moi, pour l'Union européenne, l'équivalent de ce qu'est pour l'OTAN le Conseil atlantique. Ce Comité politique et de sécurité devra être assisté, dès sa création, d'un Comité militaire auquel sera associé un état-major européen progressivement organisé pour assumer sa triple fonction de veille, d'analyse et de planification. Les règles de fonctionnement de ces instances devront combiner solidarité et efficacité et donc prévoir un processus de décision pragmatique. Il faut parallèlement que les Européens se dotent de capacités militaires qui soient à la hauteur de leurs responsabilités partagées. Le chantier est immense et demandera du temps. Pour avancer vraiment, dans un domaine où les enthousiasmes et les bonnes résolutions s'épuisent à l'épreuve des contraintes budgétaires et des pesanteurs administratives, la France propose à ses partenaires que soient définis des objectifs concrets et réalistes, qui constitueraient autant de véritables critères de convergence. Ces critères pourraient, selon moi, être élaborés autour de cinq orientations : adaptation et gestion commune plus large des moyens de renseignement, de commandement ou de transport existants, et je pense, par exemple, à la transformation dans l'année qui vient du Corps européen en Corps de réaction rapide européen ; définition des capacités militaires dont l'Union doit pouvoir disposer collectivement pour décider d'une intervention, projeter des forces et les commander ; détermination, pour chacun des quinze pays de l'Union, du niveau et de la nature des moyens militaires qu'il s'engage à mettre à la disposition de la communauté, si la demande lui en est faite ; élaboration, dans le domaine de la préparation des forces, de normes d'entraînement et d'exercice en commun ; et enfin harmonisation de la programmation des besoins d'équipement de nos quinze pays, condition nécessaire au développement de l'industrie européenne d'armement. Le futur Comité politique et de sécurité de l'Union pourrait, au-delà du suivi de la PESC et de la gestion des crises éventuelles, être chargé de travailler en priorité à l'élaboration de ces critères de convergence. Progresser concrètement vers l'Europe de la défense : voilà aujourd'hui notre devoir. Ce sera l'une des priorités de la prochaine présidence française de l'Union. Pour jouer tout son rôle dans l'organisation du monde multipolaire de demain, l'Union européenne doit tirer deux autres leçons de la crise du Kosovo. Elle doit d'abord réfléchir à ses prochaines frontières. En lançant le Pacte de stabilité pour le Sud-Est de l'Europe, l'Union s'est engagée dans l'"européanisation" des Balkans. C'est une ambition nécessaire. C'est aussi la certitude que nous devons déjà penser, pour après-demain, une Union efficace composée de plus de trente Etats, dont les dimensions comme les niveaux de développement seront beaucoup plus disparates que ceux de l'Europe des quinze. Comment conjuguer élargissement et approfondissement ? Il reviendra à la présidence française de l'Union de tout faire pour conclure la réforme des institutions, laissée inachevée à Amsterdam et désormais suivie, au sein de la Commission, et je m'en réjouis, par un commissaire français. Mais l'Union européenne doit aussi mieux répondre aux attentes de ses citoyens. L'installation d'une nouvelle Commission et d'un nouveau Parlement, présidé par notre compatriote Nicole Fontaine, doit être l'occasion de vrais progrès vers l'Europe des hommes. La présidence française de l'Union devra en faire une priorité de son action, qu'il s'agisse du social et de l'emploi, de la culture et de l'éducation, ou des valeurs morales. Ces valeurs que nos démocraties ont su défendre et imposer au Kosovo et qu'elles vont maintenant préciser en élaborant une Charte européenne des droits fondamentaux. Ce siècle, qui s'est ouvert, en 1914, sur la tragédie de Sarajevo et qui a vu tant d'horreurs, s'achève au Kosovo par une victoire contre la barbarie. Je souhaite que le XXIe siècle soit le siècle de l'éthique. Je souhaite que la France et l'Union européenne soient au premier rang de ce combat pour les valeurs, de cet engagement en faveur d'un nouvel ordre international juste et harmonieux. (...) Dans ce monde nouveau, comment penser l'avenir de la France ? Certains, en toute bonne foi, craignent que notre pays perde jusqu'à son identité sous le double effet de la construction européenne et de la mondialisation. Notre culture et notre langue reçoivent de plein fouet les vents du grand large. Notre défense n'est plus strictement nationale. Nos entreprises sont de plus en plus ouvertes sur le monde. Ces craintes, ces angoisses, nous ne devons pas les sous-estimer. Nous devons les comprendre et agir sans relâche pour les apaiser. Pour montrer que dans ces évolutions de l'ordre mondial, la Nation, lieu privilégié de mémoire, de solidarité, d'action, de rêve collectif, demeure vivante et surtout irremplaçable. Notre Nation conservera bien sûr son identité et sa force. Elle saura bâtir sans cesse une France puissante, heureuse, sûre d'elle-même à l'intérieur, en paix, rayonnante, influente à l'extérieur. Elle s'appuiera pour cela sur les atouts considérables dont elle dispose. Et, fidèle à elle-même, elle le fera dans le cadre moderne du monde d'aujourd'hui. Notre premier atout, ce sont les Français, peuple passionné, ouvert au monde, généreux, porté à relever les défis. La qualité de leur formation, leur génie créatif, leur ardeur au travail les placent au deuxième rang mondial en terme de productivité. Voilà pourquoi la France est devenue le troisième pays au monde pour l'accueil des investissements étrangers. Bien sûr, nous avons des retards, des lacunes. Mais nous pouvons aisément les combler pour peu que les bonnes décisions soient prises. Notre deuxième atout, c'est l'Europe. En 1958, lors de la création du Marché commun, le général de Gaulle avait été soumis à d'extraordinaires pressions : l'économie française, lui disait-on, ne survivrait pas à l'effacement de nos frontières ; il fallait y renoncer. Le Général a tenu bon et la France a gagné. Depuis, l'Union européenne est devenue le plus compétitif et le plus grand marché du monde. Et la France y accumule les excédents. Complément nécessaire de ce grand marché, la création de l'euro n'a pas seulement mis la France définitivement à l'abri des turbulences monétaires. Elle lui a aussi permis de reconquérir, avec ses partenaires, une souveraineté monétaire de plus en plus difficile à exercer au niveau national. A l'heure de la mondialisation, l'Union européenne, renforcée grâce à l'entente franco-allemande qui demeure fondamentale, offre le meilleur cadre à l'épanouissement de notre Nation. A la préservation de notre modèle social. A la promotion de nos valeurs et de notre civilisation. A l'établissement définitif de la paix et de la sécurité sur notre continent. L'Europe est aussi un formidable multiplicateur de notre influence dans le monde, pour peu que la France sache ce qu'elle veut et sache convaincre ses partenaires.(...) |