Extraits du discours de M. Jacques Chirac, Président de la République, à l'occasion de la réception des ambassadeurs (Palais de l'Elysée - 26 août 1998). 

(...)Que veut la France ?

La France veut d'abord que l'Union européenne soit, dans tous les domaines, un acteur majeur du XXIe siècle. Parce que l'Europe unifiée, démocratique, pacifique doit contribuer de façon décisive à l'équilibre du monde. Parce qu'une Europe s'affirmant sur la scène de l'Histoire est, pour la France, le meilleur moyen de préserver son influence et de promouvoir ses intérêts dans un monde globalisé. La France veut ensuite encourager le mouvement irrésistible vers un monde multipolaire, où l'Europe trouvera naturellement toute sa place.

(...)Dans ce jeu nouveau d'alliances fondées sur des solidarités différentes, différentes dans leur nature et dans leur intensité, le premier cercle est naturellement celui de l'Union européenne.

Les Français, même s'ils s'agacent à juste titre de certaines dérives bureaucratiques, mesurent la portée de l'aventure dans laquelle notre continent est engagé grâce au génie de quelques hommes de vision. Pour la première fois de l'Histoire, une puissance naît non par les armes mais par la volonté librement exprimée des peuples qui la composent. Pour la première fois, cet empire de la raison n'a pas pour objet d'assurer la domination d'un peuple sur ses voisins, mais d'affirmer leur union dans le respect de l'identité de chacun et la promotion collective de valeurs partagées. C'est ce qui donne son caractère unique à notre construction institutionnelle. L'Union ne veut pas être les Etats-Unis d'Europe. Elle veut être l'Europe unie des Etats.

Et, pour la première fois depuis l'Empire romain, l'Europe aura, le 1er janvier prochain, une monnaie unique. Comme tous mes prédécesseurs, et avec Helmut KOHL, j'ai voulu réussir le projet européen le plus ambitieux à ce jour. Parce qu'il est le complément nécessaire du marché unique. Parce qu'il rend à la France une souveraineté monétaire, certes partagée, mais qu'elle avait de fait progressivement perdue. Parce qu'il protège nos peuples des crises et des fluctuations monétaires. Parce qu'il nous dote de disciplines économiques collectives qui sont les meilleures garanties d'une croissance durable et saine, et donc de l'emploi, dans l'ensemble de nos pays. Parce qu'enfin il permettra à l'Europe d'être l'égale de l'Amérique dans le domaine décisif de la monnaie.

Les Européens ne mesurent pas encore la puissance et la rapidité de l'effet intégrateur de l'euro. Mais les acteurs économiques les perçoivent bien. Ils raisonnent déjà à l'échelle du marché unique et en tirent les conséquences en termes de modernisation, de rationalisation et de regroupements. Vous devez vous aussi, avec vos collègues de l'Union, tirer toutes les conséquences de l'existence de groupes financiers et industriels européens lorsqu'il faut en défendre les chances sur les marchés tiers. Dans le même esprit, il faudra rapidement définir des solutions appropriées sur un dossier essentiel : celui de la représentation extérieure de l'euro.

Cette intégration économique accélérée doit être complétée par de nouveaux progrès de l'Europe des hommes, notamment dans le domaine de l'emploi et dans celui de ce modèle social européen pour lequel je me bats depuis plus de trois ans. C'est là notre réponse à certains effets pervers de la mondialisation et c'est une condition de l'adhésion durable de nos peuples au projet européen.

Les négociations de l'agenda 2000 et la réforme des institutions seront difficiles. Leur aboutissement est le préalable incontournable au prochain élargissement. Mais elles ne doivent en aucun cas servir de prétexte à en retarder l'échéance. Je le redis avec force : la France souhaite que puisse intervenir, dès que possible, l'adhésion de tous les pays candidats qui rempliront les conditions fixées par les traités. L'élargissement est un devoir moral et il est aussi une chance pour l'Europe. Les difficultés réelles qui devront être surmontées ne doivent pas nous faire perdre de vue l'intérêt à long terme de l'Union : constituer un ensemble démocratique, pacifique, puissant, prospère, de 500 millions de femmes et d'hommes. Le premier de la planète.

Le moment est aussi venu de compléter cet ambitieux programme dans deux domaines. 

La culture d'abord. Il faut accélérer l'harmonisation, trop lentement engagée, des diplômes entre grandes universités européennes. Il faut que nos jeunes, quel que soit leur parcours, deviennent européens en acquérant leur formation dans plusieurs villes universitaires de l'Union, renouant ainsi avec une tradition qui remonte au Moyen-Age. Il faut enfin promouvoir l'enseignement, dès le plus jeune âge, de deux langues étrangères dans chacun de nos pays. C'est là le meilleur moyen pour assurer l'identité culturelle de l'Europe mais aussi de chacune des nations qui la composent. 

L'autre domaine est celui de la politique étrangère et de sécurité. Avec l'euro, l'Europe a prouvé que quand elle veut, elle peut. Ayons la volonté d'agir par nous-mêmes sur la scène internationale ! Il y faudra du temps, je le sais. Mais il faut progresser. 

Je m'exprimerai sur ces deux sujets au cours des prochains mois pour souligner l'indispensable dimension culturelle de la construction européenne et pour proposer, en matière de politique extérieure et de sécurité commune, une voie vers davantage de concertation et d'union, donnant à chacun plus d'influence et d'efficacité mais ne signifiant en aucun cas, pas plus pour vous que pour moi, paralysie ou abandon.

Pour entraîner ses partenaires, la France doit, plus encore que par le passé, développer avec chacun des pays de l'Union des rapports étroits et confiants. J'y suis personnellement très attentif. Elle doit aussi et surtout proposer à l'Allemagne des chemins nouveaux, plus ambitieux encore, pour affirmer notre entente et notre coopération. Au coeur du projet européen, la relation entre Paris et Bonn -demain entre Paris et Berlin- est, plus que jamais, fondamentale. Chacun, pourtant, ressent que les structures et les procédures actuelles doivent être adaptées aux conditions nouvelles de la construction européenne. Le rapprochement entre nos peuples -allemand et français-, nos sociétés, nos économies, doit mieux s'inscrire dans le contexte politique, psychologique et technique d'aujourd'hui. 

Comment conduire cette rénovation de la relation franco-allemande ? Je m'en suis entretenu avec le Premier Ministre et, dès les élections allemandes passées, j'aborderai ce grand sujet avec le Chancelier. Nous devrons préciser les objectifs et repenser les moyens de notre coopération pour renforcer notre communauté de destin et notre capacité à entraîner ensemble l'Europe.(...)