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EXTRAIT DU DISCOURS
DE MONSIEUR JACQUES CHIRAC,
PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE,
DEVANT LE PARLEMENT HONGROIS
BUDAPEST
24 FEVRIER 2004
En 1997, j'avais pu mesurer l'ardeur de votre pays à reconquérir
toute sa place en Europe. Je vous avais promis le soutien de la France
à l'adhésion de la Hongrie tant à l'Union européenne qu'à l'Alliance atlantique.
Aujourd'hui, nos projets communs sont devenus réalité.
Que de chemin parcouru ! La page des divisions est tournée. Nos destins
se rejoignent. Pensons au projet visionnaire de Kossuth, d'une fédération
des nationalités au cœur de l'Europe. Pensons à ce que prédisait Victor
Hugo, son contemporain, auquel le liaient tant d'affinités : " Un jour
viendra où (…) vous toutes nations du Continent, sans perdre vos qualités
distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement
dans une unité supérieure et vous constituerez la fraternité européenne.
" Ce jour est venu. Quel courage et quelle détermination ont animé les
peuples d'Europe centrale, au premier chef le vôtre ! Permettez-moi de
saluer l'esprit de réforme qui a soulevé la Hongrie et aussi la volonté
sans faille de ses dirigeants, dans un parcours qui a été exceptionnel.
Depuis quinze ans, la Hongrie a relevé tous les défis auxquels elle était
confrontée. Elle a su se hisser à la hauteur des exigences de l'Union.
Et par leur oui massif lors du referendum d'adhésion, les Hongrois ont
manifesté leur soif et leur désir d'Europe !
Désormais à vingt-cinq le 1er mai prochain, nous devrons rassembler toutes
nos énergies pour poursuivre la grande aventure de l'Europe.
Aventure souvent délicate et émaillée de crises, dans laquelle nous pourrons
compter sur cet esprit de la Mitteleuropa, cet art de mêler les cultures,
les traditions, les religions, ce goût de la rencontre, de l'échange,
du consensus. La Hongrie sera l'un de ces médiateurs dont l'Europe a besoin
pour trouver les passerelles entre les intérêts nationaux, pour désamorcer
les méfiances, pour dépasser les clivages.
Avec l'élargissement, l'Europe est enfin elle-même. Ensemble, nous devons
être porteurs d'un projet pour l'Europe de demain. Un projet qui permette
à notre Union, dotée d'institutions rénovées, de mieux répondre aux attentes
de ses peuples et de s'affirmer davantage dans le monde.
* * *
Cette Europe nouvelle doit être une Europe en marche et
qui poursuit son intégration. La rénovation des institutions européennes
est ainsi indispensable si nous voulons que l'Union élargie fonctionne
de manière efficace, démocratique et harmonieuse. Réunis au sein de la
Convention sur l'avenir de l'Europe, les représentants des forces politiques
des pays de l'Union ont apporté une contribution majeure et ambitieuse
en présentant un projet de Constitution européenne. Permettez-moi de rendre
hommage à l'active participation du Parlement et du gouvernement hongrois
à cette grande entreprise.
Nous sommes maintenant à la croisée des chemins. Notre Europe a besoin
d'un nouveau projet politique. Adoptons la Constitution dès que possible
en 2004. Faisons toute confiance à la présidence irlandaise pour nous
présenter une juste évaluation de la situation au Conseil européen du
mois prochain et pour prendre les initiatives nécessaires si elle estime
que les conditions d'un succès sont réunies d'ici la fin juin.
Naturellement, toutes les préoccupations doivent être prises en compte.
Je pense en particulier à cette question des minorités nationales qui
vous tient, à juste titre, à cœur. Nous avons, de par notre histoire,
de par nos traditions juridiques, des approches différentes. Mais nos
deux pays partagent le même souci que la protection des personnes appartenant
à des minorités, dans le respect des souverainetés nationales et des frontières,
soit consacrée comme l'une des valeurs fondamentales de l'Union. Et je
suis convaincu que l'accord trouvé sur ce point et qui nous réunit sera
confirmé et qu'il vous donnera satisfaction.
Tout en étant attentifs aux préoccupations des uns et des autres, ne remettons
pas en question les équilibres auxquels est parvenue la Convention. Permettons
au Conseil de prendre ses décisions plus facilement, selon un système
clair, démocratique et efficace, conformément à celui proposé par la Convention.
Remplaçons autant que possible la règle de l'unanimité qui est une source
de paralysie, par celle du vote à la majorité qualifiée pour plus et mieux
d'Europe.
Permettons à la Commission européenne de conserver, grâce à une taille
raisonnable, son rôle, traditionnel et indispensable, de garant de l'intérêt
général face à l'intérêt des Etats qui lui s'exprime au sein du Conseil.
L'adoption de cette Constitution européenne est l'enjeu prioritaire des
prochains mois : nous devons lui consacrer toute notre énergie. Je sais
les interrogations que suscite une Europe élargie quant à sa capacité
à aller de l'avant. Je perçois également la crainte chez certains d'une
Europe à deux vitesses. Je tiens à le dire ici solennellement : c'est
une Europe à 25 que la France veut construire !
L'Union élargie doit aller de l'avant au bénéfice de tous ses membres.
Nous ne voulons pas d'une Europe divisée ou d'une Europe paralysée. Nous
voulons faire avancer l'Union tout entière, en respectant les rythmes
de chacun, dans une démarche qui devra rester ouverte, concertée et progressive.
L'Europe des 25 constitue le cadre naturel de notre action commune. C'est
dans ce cadre que nous pourrons introduire, si nécessaire, davantage de
souplesse et de flexibilité. Certains pays auront la volonté et la capacité
d'aller plus vite et plus loin : laissons les ouvrir le chemin. D'autres
sont plus hésitants : laissons leur le temps nécessaire pour s'adapter.
Les plus résolus doivent pouvoir constituer ce que j'ai appelé des " groupes
pionniers ", appelés à défricher en éclaireurs certains domaines où l'Europe
peut s'intégrer davantage. Et, comme cela a toujours été notre conception,
c'est l'Europe tout entière qui en bénéficiera pour autant que les groupes
pionniers soient respectueux, cela va de soi, de l'acquis communautaire,
et ceci sous le contrôle de la Commission européenne, et restent bien
entendu ouverts, sans aucune restriction, à tous ceux qui veulent ou qui
peuvent les rejoindre.
Rappelons-nous que cette démarche n'est pas nouvelle et qu'elle a déjà
fait la preuve de son efficacité et de sa dynamique. Nous l'avons suivie
pour créer un vaste espace de libre circulation des personnes et aussi
pour nous doter d'une monnaie commune. J'espère ainsi que la Hongrie sera
en mesure très rapidement d'intégrer l'espace Schengen et d'adopter l'euro.
Demain, d'autres domaines d'action pourront donner lieu à des coopérations
au service des objectifs mêmes de l'Union : songeons à une meilleure coordination
des politiques économiques au sein de l'Eurogroupe, à la création d'un
véritable espace de sécurité et de justice, à la politique étrangère,
à la politique de défense. Je le répète : il ne s'agit pas de diviser
mais d'entraîner à travers de nouvelles solidarités. Il ne s'agit pas
d'exclure mais de mobiliser en montrant qu'aller plus loin est possible
et que c'est aussi synonyme d'efficacité pour nos économies, de progrès
pour nos concitoyens et pour les idéaux qui nous rassemblent. De tout
cœur, je souhaite que la Hongrie se joigne à ce mouvement. Elle est attendue,
avec son expérience, son dynamisme et sa volonté d'entreprendre. Elle
y est bienvenue, avec tous les autres Etats membres qui partagent cette
ambition.
*
Monsieur le Président,
Monsieur le Premier Ministre,
Mesdames, Messieurs,
Quand furent jetées après la guerre les fondations de la
construction européenne, ce fut d'abord pour réaliser un rêve de paix
et d'enracinement de la démocratie. Ce rêve que vous-mêmes partagez, vous
qui, au cœur de l'Europe, avez vécu au plus profond de votre chair les
grands chocs du siècle passé. Vous qui avez su dépasser le legs des rancunes
et des affrontements pour établir, avec vos voisins, des relations exemplaires.
A l'aube de ce nouveau siècle, l'Europe est un modèle pour
toutes celles et pour tous ceux qui souhaitent donner des fondations solides
à un nouvel ordre mondial reposant sur l'adhésion des peuples, sur leur
liberté et sur le respect de leur identité. Notre responsabilité commune
est aujourd'hui d'organiser une relation harmonieuse et pacifique entre
les grands ensembles du monde autour d'un nouveau multilatéralisme régulé
par le droit. Pour porter ce message de paix, le monde a besoin d'une
Europe capable de faire entendre sa voix sur la scène internationale.
Mais nous savons aussi que pour être crédible, la diplomatie doit pouvoir
parfois s'appuyer sur la force militaire.
L'Europe de la défense a beaucoup progressé au cours de
ces derniers mois avec de premières opérations en Afrique et en Macédoine.
En décembre dernier, nous avons pris les décisions qui renforceront les
capacités de planification et de conduite d'opérations autonomes de l'Union
européenne et, pour la première fois, nous avons adopté une stratégie
européenne de sécurité. Il nous faut continuer à aller de l'avant en nous
engageant plus fortement dans le développement de nos capacités de défense,
en participant à des forces multinationales et à des programmes majeurs
d'équipements européens.
N'en doutez pas. Nul ne demande à la Hongrie de choisir
entre l'OTAN et la Défense européenne. Les Etats-Unis sont nos Alliés.
Les valeurs qui unissent la communauté euro-atlantique sont plus fortes
que les divergences occasionnelles. Après avoir largement contribué au
succès des opérations de l'OTAN dans les Balkans, la France est aujourd'hui
pleinement engagée dans le processus de rénovation de l'Alliance comme
en témoigne notre participation à sa Force de
Réaction dont nous sommes le deuxième contributeur. Mais, pour que notre
Alliance soit toujours forte et solide, pour qu'elle soit respectueuse
des positions de ses membres, encore faut-il que l'Europe acquière une
véritable réalité militaire. Oeuvrer à l'Europe de la défense, c'est contribuer
à la vitalité du lien transatlantique. C'est préserver notre avenir commun.
Une Europe plus forte, c'est une Alliance plus forte.
*
Cette Europe plus forte et plus crédible pourra aider le
monde à relever les défis de notre temps. Ceux d'une mondialisation maîtrisée
et à l'échelle de l'homme, respectueuse de la diversité de ses cultures
et soucieuse du développement durable, du respect de notre environnement.
Pour cela, il nous faut adopter les nécessaires règles communes qui instaureront
cette démocratie planétaire, cette gouvernance mondiale que l'opinion
publique internationale nous presse d'élaborer.
Plus que jamais, l'Europe doit tendre une main fraternelle
à celles et à ceux qui, autour de la Méditerranée ou dans l'immense Afrique,
luttent pour la paix, contre la misère, la faim, les inégalités. Paix
et prospérité sans lesquelles il n'y a pas de perspective démocratique
durable dans le monde. L'Europe est pleinement elle-même, fidèle à sa
vocation quand elle défend au-delà de ses frontières les valeurs qui la
fondent : la démocratie, la paix, le progrès, le partage. Ces valeurs,
la Hongrie peut contribuer largement à les promouvoir et enrichir ainsi
notre politique étrangère commune. Par sa géographie, par son Histoire,
elle a le souci de la stabilité de notre continent. La France soutient
pleinement les initiatives de la Hongrie pour accompagner et encourager
le processus de réformes démocratiques et économiques dans les Balkans
et en Ukraine.
Construire l'Europe de la paix, c'est aussi inventer une
nouvelle relation avec la Russie, c'est essentiel. Nous pensons comme
vous qu'il faut dépasser les réflexes du passé et établir avec la Russie
un partenariat équilibré et respectueux les uns des autres. Aidons la
Russie à libérer ses énergies immenses, aidons-la à conforter l'Etat de
droit et à réussir les réformes qu'elle a engagées. Mettons résolument
en œuvre les espaces communs dont nous avons décidé la création à Saint-Pétersbourg
récemment.
La solidarité, les valeurs de l'humanisme, nous devons les
faire vivre aussi entre nous, au sein de l'Union. Nous devons renouer
avec la croissance et veiller à la juste redistribution de ses fruits.
Nous devons préserver et promouvoir dans l'Europe élargie ce modèle social,
fait de justice, de dialogue et de partage. C'est un bien acquis de haute
lutte auquel nos concitoyens sont attachés car ils y voient aussi l'expression
de l'idée européenne.
Dans votre pays, les nécessaires transitions économiques et sociales ont
été souvent douloureuses. Je le sais. La solidarité financière de l'Union
à l'égard des nouveaux Etats membres est un devoir, comme cela a été le
cas lors des précédents élargissements. Si la France, avec d'autres, a
récemment rappelé la discipline budgétaire qui s'impose à l'Union comme
à chacun de ses Etats membres, elle ne veut pas, bien sûr, remettre en
cause ce nécessaire effort de solidarité qui justifie l'existence même
de l'Europe. Dans un cadre financier qui n'est naturellement pas extensible
à loisir, la France veillera à ce que les arbitrages de l'Union soient
rendus dans l'esprit de solidarité qui fonde cette Union et qu'à juste
titre vous attendez d'elle.
Enfin, cette nouvelle Europe, cette Union de 450 millions
de citoyens, comment ne pas y voir l'extraordinaire promesse d'épanouissement
qu'elle incarne pour tous les talents ? Forte d'une énergie, d'une vitalité
nouvelles, elle doit repousser les frontières de l'imagination, de la
création, de la pensée. Notre génie, notre héritage, c'est celui aussi
de Neumann, de Fejtö, de Liszt, de Bartok, de Vasarely, de Kertesz.
Voilà la nouvelle frontière de l'Union : celle de l'intelligence,
de tous nos talents rassemblés et mobilisés au service d'une vision de
l'homme. Je ne doute pas que la Hongrie aux 13 prix Nobel saura se porter
une fois encore à l'avant-garde de la conquête de ces nouveaux territoires
de l'intelligence et de la création.
Unissons nos efforts dans les domaines de la santé, de l'éducation,
de la recherche. Soutenons une Europe des universités et des laboratoires.
Favorisons l'éclosion de nouveaux champions industriels européens. Nous
avons besoin de tous ces moteurs de l'innovation et du développement.
Quelle formidable promesse de succès ! Airbus et Ariane montrent ce dont
les Européens sont capables quand ils s'unissent et qu'ils le veulent.
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