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22.09.2003 : Extraits de l'interview accordée par le Président de la République au "New York Times"

 

QUESTION - Est-ce qu'on pourrait parler un instant de l'Europe ? Les Suédois viennent de voter non à l'adoption à l'euro. Vos propos, il y a quelques mois, n'ont pas été très bien digérés là-bas, et il y a un certain ressentiment, vers ce qui est perçu comme le projet franco-allemand d'une Europe assez centralisée, de forme fédérale. Avec cette accession des autres pays, est-ce que vous voyez une Europe divisée ? Ou pensez-vous qu'on va trouver une façon de gérer ce groupe de 25 pays qui ont évidemment une vision de l'Europe assez divergente les uns des autres ?

LE PRESIDENT - Je vais vous dire. J'ai une longue expérience européenne : je siégeais déjà au Conseil européen quand nous étions six. L'Europe, je vais vous donner un exemple, ce n'est pas une autoroute sur laquelle tout le monde va à toute allure. L'Europe c'est un chemin de montagne difficile, abrupt. Régulièrement les participants qui ont commencé à six et qui maintenant sont vingt-cinq marchent. Il y en a qui marchent un peu plus vite, d'autres un peu moins vite parce qu'ils sont fatigués. Tout d'un coup, il y en a un qui se tord le pied dans un trou. Mais vous remarquerez que l'on a jamais reculé. On a toujours avancé. On a toujours avancé, plus ou moins vite, mais on a toujours avancé. On a toujours avancé pour une raison simple, c'est que c'est un phénomène inéluctable et que profondément, tous les Européens savent qu'il n'y a pas d'alternative, qu'on ne peut pas revenir à une situation de division en Europe. Une division qui nous a coûté très cher sur le plan des guerres, de la démocratie, du progrès. Donc, quoi qu'il arrive cela progressera. Il n'y a aucune chance que cela s'arrête. Cela progressera. Cela passera. Alors je le répète, plus ou moins vite, plus ou moins bien, il y aura des crises. Vous savez, l'Europe, depuis qu'elle existe c'est l'histoire de crises surmontées. Il y a des crises sans arrêt, mais il n'est pas d'exemple où l'on n'ait pas surmonté la crise. C'est la raison pour laquelle l'Europe finira à trente-trente-cinq comme, dans vingt, trente, quarante ans, comme un ensemble cohérent qui aura fait, qui aura assumé toutes les exigences.

QUESTION - Et le point d'arrivée c'est quoi, c'est les Etats-Unis d'Europe ?

LE PRESIDENT - Je vais vous dire : je n'ai jamais été un euro-militant, je suis un euro-pragmatique. Je constate que c'est inévitable et je ne fais pas de théorie sur l'Europe. Je ne dis pas voilà ce qu'il faut qu'elle soit. Je dis, elle sera. Et il faut faire en sorte qu'elle soit le mieux possible.

QUESTION - La Turquie fait partie de l'Europe ?

LE PRESIDENT - L'entrée de la Turquie dans l'Europe est inévitable si la Turquie fait les efforts nécessaires pour remplir les conditions que nous appelons les critères de Copenhague et qui sont, d'une part, des conditions de nature politique liées essentiellement aux Droits de l'Homme et des conditions de nature économique liées essentiellement à l'économie de marché. Pour le moment, la Turquie ne remplit pas ces conditions. Il semble que la détermination des autorités turques à remplir les conditions soit très grande. Si tel est le cas, elle rentrera dans l'Europe.

QUESTION - Mais au niveau des principes, la Turquie fait partie de l'Europe ?

LE PRESIDENT - De quels principes ? S'il y a un morceau de la Turquie qui est en Europe, le reste n'est pas en Europe, mais cela fait trente-quarante ans qu'on dit aux Turcs qu'ils sont européens. Ils sont dans l'OTAN. Alors, est-ce qu'ils sont dans l'Europe, ce n'est pas le problème. Ils ont la volonté d'entrer. S'ils remplissent les conditions, l'Europe est prête à les recevoir. La question de savoir s'ils sont dans l'Europe ou non est une question historico-géographique pour les spécialistes, mais qui n'est pas très déterminante.

QUESTION - La création d'une politique de défense commune en Europe, cela a été mal compris aux Etats Unis, parce qu'on dit que c'est en dehors de l'OTAN, que ce n'est pas très efficace, très responsable de créer une défense commune ?

LE PRESIDENT - Vous savez, un ensemble politique doit avoir les moyens de sa défense. Nous avons nous deux problèmes. Le premier c'est que l'évolution du monde rendra de plus en plus nécessaire, pour des raisons de culture, je vous l'ai dit, la cohésion et la cohérence entre les Etats-Unis et l'Europe. C'est une première exigence, et, nous ne devons donc rien faire qui puisse mettre en cause le lien transatlantique, l'existence de l'OTAN, etc. Cela, c'est une chose évidente. D'ailleurs, la France elle-même a beaucoup évolué dans ce domaine y compris en acceptant que l'OTAN intervienne en Afghanistan, peut-être demain en Iraq. Autrement dit, en remettant en cause le principe de la responsabilité géographique. De même, nous avons accepté de rentrer dans la Force de Réaction Rapide de l'OTAN (NRF). Chacun évolue. Donc cela est la première exigence.

D'autre part, il est tout à fait évident qu'il peut y avoir des cas où nous devons intervenir alors que nos amis de l'OTAN ne veulent pas intervenir. Alors là comme faire ? Il faut bien que l'on ait une capacité de commandement, de planification et d'intervention. Nous l'avons vu en Macédoine récemment. Nos amis américains nous disent qu'il faudra que nous assumions dorénavant les Balkans. On peut les assumer, mais comment ? Avec une flûte ?

Nous l'avons vu en Afrique, il faut que nous ayons un système, une politique européenne de défense.

C'est le processus que nous avons engagé. C'est d'ailleurs l'un des sujets que nous avons évoqués fortement hier, avec Tony BLAIR et Gerhard SCHROEDER. Nous sommes pratiquement d'accord sur tout. Et cette Europe de la défense, elle se fera quoi qu'il arrive. Vous savez quand il y a quatre ou cinq ans, nous avons décidé à Saint-Malo, Tony BLAIR et moi de lancer l'Europe de la défense, je me souviens de tous les articles dans la presse française où l'on disait : cela n'a pas de sens, d'ailleurs les autres pays ne veulent pas. Maintenant tout le monde est d'accord. Là encore, c'est inévitable. Il ne faut jamais se battre contre l'inévitable. Cela n'a rien de désagréable pour les Américains. C'est vraiment faire preuve d'une méconnaissance des choses que d'imaginer que cela puisse être contradictoire, avec par ailleurs le lien transatlantique et la solidarité transatlantique. L'idée qu'ont certains Américains -heureusement, je crois que c'est une minorité- que dès que l'on fait quelque chose c'est contre eux, c'est très curieux. Ils sont tout de même suffisamment forts pour ne pas avoir en permanence peur que l'on fasse quelque chose de désagréable. C'est très curieux comme réaction. Moi, chaque fois qu'on réagit contre la France, je n'ai pas peur.

QUESTION - Mais les Européens, les citoyens d'Europe ne veulent pas dépenser plus d'argent pour la défense. D'ailleurs, ils ne sont pas convaincus qu'il y ait une menace réelle ?

LE PRESIDENT - Mais, cela ils vont y arriver. Pour le moment, il n'y avait que l'Angleterre. Nous, on avait beaucoup baissé, on remonte. Les Allemands avaient beaucoup baissé, ils remontent. Et l'un des espoirs que nous avons dans les aménagements nécessaires des règles de gestion de l'Europe consiste notamment à essayer de les encourager. C'est tout à fait dans l'intérêt de l'OTAN. C'est l'intérêt des Etats-Unis, car on a pas intérêt à avoir un partenaire faible. On a intérêt à avoir un partenaire fort.

QUESTION - Le ministre britannique des Affaires étrangères s'est exprimé de façon très négative au sujet de la France, et à votre sujet personnellement ?

LE PRESIDENT - Je vais vous dire, quand des amis s'expriment de façon désagréable, premièrement je ne l'entends pas, c'est une règle, et deuxièmement, je les excuse, car moi-même, il m'arrive régulièrement de dire plus que je ne voudrais ou plus que je ne devrais, alors je n'en veux pas du tout au ministre anglais, et je ne l'ai pas entendu.

QUESTION - Vraiment ?

LE PRESIDENT - Non, vraiment. Je lis peu les journaux.

QUESTION - Vous avez des cicatrices ?

LE PRESIDENT - Non, je lis peu les journaux, ceci pour protéger ma sérénité.

QUESTION - Et vous regrettez d'avoir dit que les Polonais avaient perdu une bonne occasion de se taire ?

LE PRESIDENT - Non, je ne le regrette pas. Je devrais le regretter, mais je ne le regrette pas. Quand on décide de se mettre ensemble, en famille, la moindre des choses, c'est que lorsqu'on prend cette position différente de celle de la famille, on en discute. On prévient avant. Moi, j'ai appris cette position par la presse. Ce n'est pas convenable. Les Polonais entrent dans l'Europe. Il faut accepter le minimum de règles, au moins prévenir par téléphone. Moi, si j'ai quelque chose à dire, j'appelle M. KWASNIEWSKI qui est un vieil ami, que je connais depuis très longtemps. Je lui dis voilà ceci ou cela, et là, je lui dis d'où sort cette affaire, sans prévenir personne.

QUESTION - Vous l'avez lu dans le journal ?

LE PRESIDENT - Oui naturellement. Je ne l'ai pas lu, parce que je lis peu les journaux, mais je l'ai appris par mes collaborateurs. J'ai appelé le Président polonais, je lui ai dit, ce n'est pas convenable, ce n'est pas comme cela que l'on fera l'Europe, ce ne sont pas les règles du jeu, ce n'est pas la politesse ; tu peux prendre la position que tu veux, ce n'est pas le problème, mais au moins préviens, que l'on ne soit pas ridicule. Cela fait ensuite des polémiques, c'est tout. C'est pour cela que je ne regrette pas ce que j'ai dit, même si je devrais le regretter.