EXTRAITS DE L'INTERVIEW TELEVISEE

DE M. JACQUES CHIRAC,
PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE

A L'OCCASION DE LA FETE NATIONALE

INTERROGE PAR :
PATRICK POIVRE D'ARVOR ET ARLETTE CHABOT

PALAIS DE L'ELYSEE

MERCREDI 14 JUILLET 2004

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QUESTION - Alors, il y a deux mois, Monsieur le Président, l'Europe est passée de 15 à 25. C'était un seuil et un saut énorme. Elle s'est également dotée d'une nouvelle Constitution. Là aussi, c'est une innovation d'envergure. Est-ce que les Français doivent être consultés sur ce sujet majeur par référendum ou est-ce que cela doit passer, une fois de plus, par le Parlement réuni à Versailles ?

LE PRESIDENT - Nous avons, au terme d'une longue préparation, arrêté une nouvelle Constitution, le 18 juin dernier, à Bruxelles, sous la remarquable présidence, je tiens à le souligner, de l'Irlande et du Premier ministre irlandais. Cette Constitution, que peut-on en dire, en deux mots ?

D'abord, elle est le fruit d'un effort de cinquante ans qui a, ce qui est tout à l'honneur de la France, été poursuivi par tous les chefs d'Etat et de gouvernement français, sans déviation, depuis cinquante ans. Depuis le général de GAULLE et Konrad ADENAUER, jusqu'à moi, sans exception. Bien. Nous arrivons au terme, avec une double réforme, considérable, aujourd'hui : à l'élargissement de l'Europe, de façon à intégrer, à enraciner la démocratie et la paix en Europe, ce qui est vital pour les générations futures, et puis une nouvelle règle du jeu pour harmoniser, moderniser et adapter à l'élargissement le fonctionnement de nos institutions et c'est la Constitution.

Je vous rappelle que la France a été la première à évoquer cette réforme et à parler de Constitution ou de traité constitutionnel. Je l'avais fait devant le Bundestag à Berlin en juin 2000 et lancé cette idée qui me paraissait indispensable.

Nous avons beaucoup beaucoup travaillé. D'abord, au niveau européen dans le cadre de la Convention. Tous les parlementaires des pays concernés se sont rassemblés, ils ont fait un travail remarquable sous l'impulsion décisive de Valéry GISCARD d'ESTAING qui aura bien mérité de l'Europe de demain puisqu'il a élaboré et obtenu un accord général, notamment des parlementaires nationaux, qu'ils soient de droite ou de gauche. Un texte dont quasiment la totalité a été adoptée par le Conseil européen. C'est une grande affaire.

Nous avons donc maintenant une Europe élargie qui sera la seule garantie de paix et de démocratie qu'on puisse avoir dans l'avenir. Car on ne se bat pas quand on est ensemble autour de la table, naturellement, et on ne peut pas remettre en cause la démocratie comme on l'a trop vu dans le passé, dans tel ou tel pays. Elle nous permettra d'avoir une économie cohérente et des impulsions plus faciles à donner. Bon.

Ce texte est un bon texte. Personne de bonne foi ne peut le contester. Il est conforme aux intérêts de la France qui est renforcée en Europe par la Constitution. Il est conforme aux intérêts de l'Europe. Il est conforme à l'intérêt de tous les Européens. Par conséquent, le problème de la ratification est un problème qui intéresse tous les Français. Le 18 juin, nous l'avons donc approuvé. Le 29 octobre je crois, ou à quelques jours près, on va signer ensemble à Rome ce nouveau traité constitutionnel. Et dans l'année qui vient, en terme de procédure d'examen et de contrôle constitutionnel, tous les pays auront à le ratifier.

La France a le choix de ratifier de façon parlementaire ou de façon référendaire.

QUESTION - Vous donniez l'impression d'hésiter jusqu'alors ?

LE PRESIDENT - Je dis tout de suite que je ne me suis jamais prononcé pour une raison simple, c'est que je n'avais pas l'intention de me prononcer avant que les textes soient connus. Ils l'ont été à partir d'il y a trois semaines, c'était évidemment un élément essentiel de la décision que je pouvais prendre. Deuxièmement, à partir du moment où j'avais prévu de parler le 14 juillet aux Français, c'était une bonne occasion de le faire. Bien entendu, les Français sont directement concernés et ils seront donc directement consultés…

QUESTION - …. Par référendum ?

LE PRESIDENT - ... Et donc, il y aura un référendum qui aura lieu, en toute hypothèse, l'année prochaine, aux termes de toutes les procédures, notamment, éventuellement de révision de la Constitution pour adapter notre Constitution aux principales obligations du traité constitutionnel.

QUESTION - ... Même si vous savez que parfois on répond à côté d'une question au référendum ?

LE PRESIDENT - Eh bien, ce serait une très bonne occasion de voir si on a donné une petite impulsion à notre capacité de dialogue et non pas à notre culture d'affrontement.

QUESTION - Vous ferez campagne vous-même, par exemple ? On peut vous imaginer faisant campagne ou...

LE PRESIDENT - ... sur un sujet comme cela, certainement, bien entendu ! Mais j'espère que les Français comprendront qu'on leur pose une question essentielle pour leur proche avenir et surtout pour celui de leurs enfants. Nous avons connu -et nous avons oublié naturellement- l'époque où l'Europe se déchirait, où les démocraties étaient renversées en Europe. Ce que nous faisons aujourd'hui est historique : avec l'élargissement et la Constitution, après cinquante ans d'efforts, c'est une Europe qui ne pourra plus se déchirer. Est-ce que ce n'est pas le plus beau legs que l'on peut donner à nos enfants ? Est-ce que ça ne vaut pas la peine qu'on essaie de se prononcer sur le sujet qui nous est posé et non pas sur tel ou tel problème immédiat ?

QUESTION - Vous aimeriez bien que le parti socialiste vous aide dans cette affaire, par exemple ?

LE PRESIDENT - Le parti socialiste fera ce qu'il estimera devoir faire. Ses représentants ont été, à la Convention, tout à fait sur la même ligne que les propositions de M. GISCARD D'ESTAING.

QUESTION - Vous disiez tout à l'heure qu'aucun grand leader, au fond, aucune personnalité qui souhaite accéder à des hautes fonctions, ne peut dire non à la construction européenne, même si elle n'est pas parfaite ?

LE PRESIDENT - Ce n'est pas une question de moyen d'accéder à une haute fonction, non.

QUESTION - Je veux dire de responsabilité, aucun grand responsable politique français n'a jamais dit non à l'Europe ?

LE PRESIDENT - Je ne crois pas qu'un responsable politique digne de ce nom aujourd'hui puisse sérieusement, sauf à vouloir faire revenir la France cinquante ans en arrière, contester le caractère positif, le caractère bon de ce traité constitutionnel. Je ne crois pas qu'on puisse ; ceci étant, chacun l'expliquera. Ce que je souhaite, c'est que les gens s'expriment et soient jugés sur leur projet européen et non pas sur les accidents de la route, quelle que soit l'importance que j'attache aux accidents de la route.

QUESTION - Est-ce que vous pensez possible ou souhaitable qu'au fond, les processus de ratification, même si chaque pays a son propre mode de ratification, ce soit dans une même période, qu'il y ait un débat européen ?

LE PRESIDENT - Ne rentrons pas le détail ; ce serait souhaitable, vous avez raison de le dire, ce sera difficile en raison des pressions de politiques internes, des problèmes de politique interne de chacun des pays. J'ai proposé, lors de notre dernier Conseil, celui où nous nous sommes mis d'accord à l'unanimité pour désigner le Premier ministre portugais comme Président de la Commission, j'ai demandé que le prochain Conseil soit consacré, entre autre, à ce problème : comment on pourrait faire pour raccourcir considérablement le temps de consultation européenne.

QUESTION - Plutôt le printemps prochain, le référendum ?

LE PRESIDENT - Le printemps, on ne sera pas prêt. Ce sera dans la deuxième partie de l'année.

QUESTION - Vous avez imaginé une seconde que le non l'emporte à ce référendum ou vous ne voulez pas y penser ?

LE PRESIDENT - Honnêtement, j'ai confiance dans les Français et notamment dans leur aptitude à s'associer, si les hommes politiques ne le polluent pas, à un vrai débat sur leur avenir et dans cette hypothèse, je leur fais confiance.

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