Extraits du discours de M. Jacques CHIRAC, Président de la République, lors de la réception des ambassadeurs (Palais de l'Elysée - Lundi 28 août 2000)
| (...) Depuis deux mois, la France assure la présidence de l'Union européenne. (...) C'est l'occasion d'affirmer, partout dans le monde, la présence de l'Europe. (...) Je vous demande d'exercer cette responsabilité avec ambition et aussi avec le souci constant du travail en équipe avec nos partenaires. C'est dans cet esprit que la France aborde les grands dossiers de sa présidence. Celle-ci intervient à un moment où l'Union doit prendre des décisions cruciales concernant ses institutions. La responsabilité de ses membres, la nôtre, est à la mesure de l'enjeu. (...) Avec l'élargissement, qui répond à un besoin profond d'unité et de paix, l'Union va changer de dimension. En affirmant sa vocation à rassembler la famille européenne, elle va aussi changer de nature. Cette évolution exige des réformes et suscite tout naturellement un débat sur l'avenir. (...) La France veut d'abord une Union dotée d'institutions plus efficaces, plus démocratiques. Des institutions reflétant davantage le poids réel des Etats membres. Des institutions facilitant la prise de décision dans une communauté qui sera composée de pays plus nombreux, plus divers par leur niveau de vie, leur culture, leur histoire. Des institutions permettant à ceux qui le souhaitent d'aller plus vite et plus loin, ceci naturellement dans le respect de la cohérence et de la solidarité de l'Union. Je l'ai dit, avant même que la France ne prenne la présidence : une Conférence intergouvernementale qui se contenterait de retouches sur la pondération des voix et le vote à la majorité, de quelques assouplissements des mécanismes de coopération renforcée, et qui ne favoriserait pas l'efficacité du travail de la Commission -bref une CIG au rabais- ne répondrait pas à ces exigences. Aller de l'avant, éviter la paralysie, répond à une nécessité. Nous le voyons avec l'euro qui nous a apporté plus de croissance, plus de stabilité, mais qui exige une meilleure coordination de nos politiques économiques. Nous le voyons avec la crise du Kosovo qui a bien montré le besoin d'une véritable politique de sécurité et de défense européenne. Nous le voyons plus encore dans tous les domaines, de la protection de l'environnement à la sécurité, en passant par l'emploi, la formation et la protection sociale, domaines qui touchent directement la vie quotidienne des Européens qui veulent, là aussi, plus de cohérence et plus d'efficacité. C'est parce qu'il faut préserver les capacités d'impulsion et de progrès au sein de l'Union que l'un des enjeux de la présidence française sera de faciliter le recours aux "coopérations renforcées". Et, après la conclusion de la CIG, il faudra aller au-delà. C'est pourquoi, lors de ma visite d'Etat en Allemagne, j'ai appelé à la création d'un groupe de pays pionniers qui formerait le peloton de tête de ceux qui veulent faire avancer l'Europe, en quelque sorte le moteur de l'Union. Ainsi, sur une base volontaire, ces pays s'organiseraient pour mieux agir ensemble, en préservant naturellement l'acquis de l'Union et en donnant la possibilité aux autres membres de les rejoindre à tout moment. Notre vision de l'Europe conduit à une Union dans laquelle les nations membres lient leur destin sans renoncer à leur identité. Il faut concilier la recherche d'une intégration poussée répondant à l'évolution du monde, et la volonté de maintenir au niveau des Etats les compétences qui n'ont pas à être mises en commun. Il en résulte une réalité originale : les Etats membres, comme l'Union, sont des acteurs de la vie internationale. Ils le resteront. Nos concitoyens, dans leur grande majorité, portent une appréciation positive sur l'Europe. Mais leurs questions sont de plus en plus pressantes : qui fait quoi en Europe ? Quelles sont les valeurs de l'Union ? Quelles sont ses frontières ? Quels ajustements nouveaux faut-il apporter aux institutions ? Le devoir des responsables politiques est de proposer des réponses à ces questions afin d'éclairer le chemin. De regarder au-delà des échéances immédiates pour mieux progresser aujourd'hui. Et c'est pourquoi j'ai souhaité que s'engage, après la présidence française, bien entendu, une réflexion sur un texte fondamental qui serait la première constitution européenne. C'est la même vision de l'avenir qui conduit la France à vouloir une Europe forte, puissante, ayant vocation à être l'un des grands pôles de la société internationale. La France, avec ses partenaires, doit favoriser cette évolution. Elle appelle aujourd'hui à la définition de politiques ambitieuses pour la promotion des idées et la défense des intérêts européens. La voix de la diplomatie européenne, comme c'est encore trop souvent le cas, ne doit pas refléter le plus petit commun dénominateur. C'est affaire de volonté. C'est ainsi que les Européens prendront progressivement en main leur destin. Mais une Europe forte, c'est aussi une Europe dotée des instruments de son ambition. Le développement des capacités militaires européennes doit y répondre. Il s'agit, à ce stade, de donner à l'Union la crédibilité qui lui fait encore défaut pour conduire efficacement la gestion d'une crise avec ses propres moyens, soit seule, soit avec le concours de l'OTAN. C'est une étape fondamentale. La conférence d'engagements prévue en novembre doit permettre à chaque pays membre d'annoncer les moyens qu'il mettra à la disposition de l'Union pour qu'elle puisse, dans trois ans, déployer 60.000 hommes sur un théâtre extérieur. Nous devons veiller également, pendant notre présidence, à ce que les institutions créées par le Conseil européen d'Helsinki, et notamment le Comité politique et de sécurité, montent en puissance. De même, l'Europe doit, sans complexe, affirmer son identité et ses valeurs. C'est pourquoi nous souhaitons que la Charte des droits fondamentaux de l'Union, en cours d'élaboration, ait une portée à la mesure de notre attente. Elle doit traiter les droits civils et politiques, les droits économiques et sociaux et les droits nouveaux qui concernent notamment l'environnement et la bioéthique. Le temps est également venu de mieux définir le modèle social qui répond aux aspirations des citoyens européens. L'adoption de l'Agenda social à Nice y contribuera. Il nous faut construire une Europe plus proche des citoyens. Une Europe qui réponde à leurs premières préoccupations : la croissance, l'emploi et la formation, la justice et la sécurité, l'environnement et la santé, la lutte contre le trafic de drogue et la grande criminalité. Dans tous ces domaines, et quelques autres, sous présidence française, nous avançons. (...) La paix est notre première préoccupation. Sur notre continent, l'Union européenne l'a enracinée en transformant en profondeur les relations entre les Etats membres. Nous devons néanmoins rester vigilants et préserver les conditions de cette sécurité. Les pays membres doivent le faire au sein de l'Union ou au sein de l'Alliance atlantique qui demeure essentielle à leur défense collective. Ils doivent aussi le faire individuellement en assumant mieux leurs responsabilités dans le domaine de la Défense. La France, forte de sa capacité de dissuasion dont je suis le garant, y apporte toute sa contribution. Si la paix constitue le premier acquis de la construction européenne, à nos portes, dans les Balkans, la situation reste précaire. Les vieux démons qui avaient gangrené l'Europe sont toujours présents en Serbie. La communauté internationale - et la France y a pris toute sa part, en Bosnie-Herzégovine comme au Kosovo - a réussi à mettre un terme à l'épuration ethnique. Mais il n'y aura pas de stabilité dans l'espace de l'ancienne Yougoslavie tant que subsistera à Belgrade un régime de la nature de celui de Milosevic, tant que la démocratie n'aura pas, partout, repris le dessus. L'Union européenne doit y contribuer, en soutenant par les instruments dont elle dispose et par sa force d'attraction les évolutions positives apparues dans certains pays. En Croatie bien sûr, mais également en Macédoine et en Bosnie-Herzégovine où les récentes élections marquent une inflexion qu'il faut encourager. Tel est l'objectif du sommet qui se tiendra en Croatie sous présidence française. Cette rencontre aura également pour objet d'encourager les tendances favorables au Monténégro où des efforts démocratiques louables sont faits, et au Kosovo où la paix est certes revenue mais où l'enracinement des valeurs de tolérance et de respect des droits de l'Homme demeure notre principal objectif. Cette initiative, que j'ai prise après avoir consulté le Président MESIC, a reçu le soutien du Conseil européen à Feira. La Serbie doit comprendre que la voie du rapprochement avec l'Europe lui sera ouverte dès qu'elle évoluera vers la démocratie. Sa vocation est européenne. Pour y être fidèle et rejoindre sa famille, elle doit en respecter les valeurs. (...) |